Haïti : Récit des dix jours de mission à Haïti d’un médecin anesthésiste
Le docteur Philippe Touchard est médecin anesthésiste et chef du service des urgences au centre hospitalier Pasteur, à Langon, près de Bordeaux. 48H après le tremblement de terre, il a embarqué pour renforcer les équipes chirurgicales MSF dans la capitale haïtienne.
J+ 1 Mercredi 13 janvier : quelques heures pour se décider
« Mercredi matin, j’apprends la catastrophe et je reçois le premier coup de téléphone quelques heures après, à l’hôpital. MSF veut savoir si éventuellement je serai disponible pour partir très vite en Haïti. J’ai déjà effectué deux missions, en 2006 et en 2008 au centre de traumatologie MSF à Port-au-Prince. Le lendemain, je retrouve à l’aéroport de Mérignac les cinq autres membres de ce voyage : une coordinatrice, un anesthésiste et deux logisticiens. Nous voyageons dans un avion cargo transportant le matériel pour monter un hôpital de campagne. Nous décollons finalement le vendredi matin, l’atterrissage est prévu le lendemain à Port-au-Prince »

J+ 4 Samedi 16 janvier- Premier refus d’atterrissage à Port-au-Prince
« Pendant deux heures nous survolons la capitale sans obtenir de la tour de contrôle le feu vert pour atterrir. Enfin nous amorçons la descente. A ce moment-là, le pilote reçoit l’ordre de se dérouter vers un petit aéroport, au bout de Saint-Domingue. Il n’y a rien à faire, nous sommes tous désespérés. Nous finissons par atterrir à Samana, sur un petit aéroport pas du tout habitué à recevoir des avions comme le nôtre. Un départ est annoncé pour le soir. Mais à nouveau, l’autorisation d’atterrissage à Port-au-Prince est finalement refusée. Rapidement, tout le monde se mobilise, nous recevons une aide incroyable des Dominicains. Nous déchargeons les 25 tonnes de matériel de l’avion et les transférons dans cinq camions. Le dimanche, à 18 heures, nous partons par la route vers Port-au-Prince. »
J+6 Lundi 18 janvier. Arrivée à Port-au-Prince
« Nous arrivons à la frontière à 4 heures du matin. A 6 heures, nous pouvons enfin passer, le cauchemar semble terminé. Mais là aussi il y a un embouteillage d’aide humanitaire et nous nous retrouvons enfermés dans un convoi de près de deux cents véhicules, organisé par les Nations unies. Nous avançons à trois kilomètres à l’heure. A un moment, un de nos camions est stoppé sans que nous nous en apercevions, nous nous retrouvons séparés et sans nouvelle. Ensuite un autre camion tombe en panne. Finalement nous atteignons Port-au-Prince le lundi à midi avec trois camions sur cinq alors que tout le matériel est indispensable. Et là, le taxi qui nous transportait tombe en panne. Nous partons à pied, sous la chaleur, parmi les décombres. Je traverse cette ville que je connais et ma première impression, six jours après la catastrophe, est celle d’une étrange normalité. La vie a repris, il y a du monde dans la rue, des embouteillages, ni silence ni cris mais la rumeur d’une ville. Dans un deuxième temps, je vois les maisons effondrées, écrasées par les toits massifs. Dans la rue, les passants nous réclament des masques, peut-être par peur des épidémies mais surtout je crois à cause de l’odeur des corps. Ils veulent savoir ce que nous apportons et sont déçus d’apprendre que c’est un hôpital. Ils attendent de la nourriture. En arrivant à l’hôpital de La Trinité, je découvrirai pourquoi il y avait une telle urgence à acheminer l’hôpital gonflable. »
J+7 Mardi 19 janvier. De la chirurgie dans la rue
« Je ne savais pas que l’hôpital La Trinité était par terre, comme pratiquement tous les autres, et que nous travaillions dans la rue. Les premières équipes chirurgicales, arrivées deux jours plus tôt, ont opéré quasiment 18 heures par jour. Nous opérons sur des tables en bois, dans la chaleur et le bruit des générateurs. A 17 heures la nuit tombe, l’éclairage est insuffisant et nous continuons à la lampe frontale pendant six ou sept heures de plus. Les conditions sont vraiment moyennes mais nous n’avons pas le choix. Chaque intervention que nous pratiquons doit être effectuée, le jour même, pour éviter la gangrène et la septicémie. Heureusement, je dispose de tout ce qu’il faut pour l’anesthésie et la gestion de la douleur. La pharmacie était dans un autre bâtiment, qui n’a pas été détruit. C’est compliqué et frustrant de ne pas avoir le matériel nécessaire. J’ai vu un cas de tétanos, une enfant de dix ans. Elle convulsait le premier jour, le deuxième elle manifestait une raideur et des contractures. Le tétanos est très compliqué à traiter sans le matériel adéquat. Il faut administrer un calmant pour décontracter tout en suivant très étroitement le patient qui risque d’arrêter de respirer. Elle était sous oxygène et nous la surveillions autant que nous pouvions mais c’était risqué. Il aurait fallu une salle de réanimation équipée, là il n’y a plus beaucoup de risques. Le pire, le plus énervant, est que nous avions un respirateur dans l’avion cargo mais comme nous avions été retardés, ce n’était pas encore prêt. J’ai appris ensuite qu’elle avait été transférée dans une autre structure plus équipée, elle est donc certainement encore en vie»
J+9 Jeudi 21 janvier. Travailler avec une équipe expérimentée
« Nous étions nombreux, six chirurgiens et cinq anesthésistes. Mais ce n’était pas trop. Deux équipes travaillaient dans les deux blocs, ils pratiquaient chaque jour 2 ou 3 amputations et aussi des reprises d’amputations sur des fractures ouvertes. Ils posaient 3 ou 4 fixateurs externes pour stabiliser des fractures ouvertes. Une autre équipe effectuait dix à quinze pansements, il fallait les changer toutes les 24 heures au maximum. Ces pansements ne sont pas mineurs, cela requiert souvent une anesthésie générale. Puis il y avait les soins dans le service chirurgical et au triage. Nous recevions encore de nouveaux patients tous les jours. Tout le personnel médical avait les bons réflexes et c’est très précieux dans une urgence massive comme celle-ci. Par exemple, quand un patient refusait l’amputation, nous laissions le temps au personnel médical haïtien de La Trinité d’expliquer les enjeux, de rassurer. Rapidement, en leur parlant en créole, ils arrivaient à les convaincre. La Trinité était un centre traumatologique donc nous avions déjà affronté ces questions, le personnel était formé à prendre en compte le consentement du patient et à gérer ce type de difficultés. Nous avions aussi mis en place la vaccination systématique contre le tétanos dans le service des urgences, les protocoles étaient intégrés et cela nous a permis, dans ces conditions incroyables, de maintenir une qualité médicale.»
J+°10 Vendredi 22 janvier : déjà le départ
« J’ai travaillé quatre jours au lieu de six ou sept à cause du refus d’atterrissage. Mais je n’ai pas regretté cette mission. Au niveau médical, l’utilité ne fait aucun doute, il s’agissait d’urgences vitales. Ensuite, travailler avec cette équipe que je connaissais, les retrouver après l’épreuve qu’ils ont subi, était important. Au départ, c’était délicat de revenir, je me demandais qui était vivant, qui ne l’était plus. Je redoutais de poser des questions aux survivants concernant leur famille. Très vite une grande solidarité a dominé. Je vais y retourner avant la fin de l’année, le travail n’est pas prêt d’être fini. Avant le tremblement de terre, l’activité était importante dans le centre de traumatologie, ça ne s’arrêtait jamais, alors maintenant… En traversant Port-au-Prince, pour partir, j’ai remarqué que je ne voyais pas de changements par rapport à mon arrivée. Aucune tente, les gens dormaient dehors dans des jardins publics, dans la rue. Pas ou peu de distributions, les habitants cherchaient de la nourriture. Et à l’aéroport, à une centaine de mètres du centre-ville, j’ai vu des centaines de mètres carrés d’aide, pas distribuée. Cette aide avait atterri à Port-au-Prince. »











