Archive for the 'Uncategorized' Category

Haïti : Récit des dix jours de mission à Haïti d’un médecin anesthésiste

Le docteur Philippe Touchard est médecin anesthésiste et chef du service des urgences au centre hospitalier Pasteur, à Langon, près de Bordeaux. 48H après le tremblement de terre, il a embarqué pour renforcer les équipes chirurgicales MSF dans la capitale haïtienne.

J+ 1 Mercredi 13 janvier : quelques heures pour se décider

« Mercredi matin, j’apprends la catastrophe et je reçois le premier coup de téléphone quelques heures après, à l’hôpital. MSF veut savoir si éventuellement je serai disponible pour partir très vite en Haïti. J’ai déjà effectué deux missions, en 2006 et en 2008 au centre de traumatologie MSF à Port-au-Prince. Le lendemain, je retrouve à l’aéroport de Mérignac les cinq autres membres de ce voyage : une coordinatrice, un anesthésiste et deux logisticiens. Nous voyageons dans un avion cargo transportant le matériel pour monter un hôpital de campagne. Nous décollons finalement le vendredi matin, l’atterrissage est prévu le lendemain à Port-au-Prince »

J+ 4 Samedi 16 janvier- Premier refus d’atterrissage à Port-au-Prince

« Pendant deux heures nous survolons la capitale sans obtenir de la tour de contrôle le feu vert pour atterrir. Enfin nous amorçons la descente. A ce moment-là, le pilote reçoit l’ordre de se dérouter vers un petit aéroport, au bout de Saint-Domingue. Il n’y a rien à faire, nous sommes tous désespérés. Nous finissons par atterrir à Samana, sur un petit aéroport pas du tout habitué à recevoir des avions comme le nôtre. Un départ est annoncé pour le soir. Mais à nouveau, l’autorisation d’atterrissage à Port-au-Prince est finalement refusée. Rapidement, tout le monde se mobilise, nous recevons une aide incroyable des Dominicains. Nous déchargeons les 25 tonnes de matériel de l’avion et les transférons dans cinq camions. Le dimanche, à 18 heures, nous partons par la route vers Port-au-Prince. »

J+6 Lundi 18 janvier. Arrivée à Port-au-Prince

« Nous arrivons à la frontière à 4 heures du matin. A 6 heures, nous pouvons enfin passer, le cauchemar semble terminé. Mais là aussi il y a un embouteillage d’aide humanitaire et nous nous retrouvons enfermés dans un convoi de près de deux cents véhicules, organisé par les Nations unies. Nous avançons à trois kilomètres à l’heure. A un moment, un de nos camions est stoppé sans que nous nous en apercevions, nous nous retrouvons séparés et sans nouvelle. Ensuite un autre camion tombe en panne. Finalement nous atteignons Port-au-Prince le lundi à midi avec trois camions sur cinq alors que tout le matériel est indispensable. Et là, le taxi qui nous transportait tombe en panne. Nous partons à pied, sous la chaleur, parmi les décombres. Je traverse cette ville que je connais et ma première impression, six jours après la catastrophe, est celle d’une étrange normalité. La vie a repris, il y a du monde dans la rue, des embouteillages, ni silence ni cris mais la rumeur d’une ville. Dans un deuxième temps, je vois les maisons effondrées, écrasées par les toits massifs. Dans la rue, les passants nous réclament des masques, peut-être par peur des épidémies mais surtout je crois à cause de l’odeur des corps. Ils veulent savoir ce que nous apportons et sont déçus d’apprendre que c’est un hôpital. Ils attendent de la nourriture. En arrivant à l’hôpital de La Trinité, je découvrirai pourquoi il y avait une telle urgence à acheminer l’hôpital gonflable. »

J+7 Mardi 19 janvier. De la chirurgie dans la rue

« Je ne savais pas que l’hôpital La Trinité était par terre, comme pratiquement tous les autres, et que nous travaillions dans la rue. Les premières équipes chirurgicales, arrivées deux jours plus tôt, ont opéré quasiment 18 heures par jour. Nous opérons sur des tables en bois, dans la chaleur et le bruit des générateurs. A 17 heures la nuit tombe, l’éclairage est insuffisant et nous continuons à la lampe frontale pendant six ou sept heures de plus. Les conditions sont vraiment moyennes mais nous n’avons pas le choix. Chaque intervention que nous pratiquons doit être effectuée, le jour même, pour éviter la gangrène et la septicémie. Heureusement, je dispose de tout ce qu’il faut pour l’anesthésie et la gestion de la douleur. La pharmacie était dans un autre bâtiment, qui n’a pas été détruit. C’est compliqué et frustrant de ne pas avoir le matériel nécessaire. J’ai vu un cas de tétanos, une enfant de dix ans. Elle convulsait le premier jour, le deuxième elle manifestait une raideur et des contractures. Le tétanos est très compliqué à traiter sans le matériel adéquat. Il faut administrer un calmant pour décontracter tout en suivant très étroitement le patient qui risque d’arrêter de respirer. Elle était sous oxygène et nous la surveillions autant que nous pouvions mais c’était risqué. Il aurait fallu une salle de réanimation équipée, là il n’y a plus beaucoup de risques. Le pire, le plus énervant, est que nous avions un respirateur dans l’avion cargo mais comme nous avions été retardés, ce n’était pas encore prêt. J’ai appris ensuite qu’elle avait été transférée dans une autre structure plus équipée, elle est donc certainement encore en vie»

J+9 Jeudi 21 janvier. Travailler avec une équipe expérimentée

« Nous étions nombreux, six chirurgiens et cinq anesthésistes. Mais ce n’était pas trop. Deux équipes travaillaient dans les deux blocs, ils pratiquaient chaque jour 2 ou 3 amputations et aussi des reprises d’amputations sur des fractures ouvertes. Ils posaient 3 ou 4 fixateurs externes pour stabiliser des fractures ouvertes. Une autre équipe effectuait dix à quinze pansements, il fallait les changer toutes les 24 heures au maximum. Ces pansements ne sont pas mineurs, cela requiert souvent une anesthésie générale. Puis il y avait les soins dans le service chirurgical et au triage. Nous recevions encore de nouveaux patients tous les jours. Tout le personnel médical avait les bons réflexes et c’est très précieux dans une urgence massive comme celle-ci. Par exemple, quand un patient refusait l’amputation, nous laissions le temps au personnel médical haïtien de La Trinité d’expliquer les enjeux, de rassurer. Rapidement, en leur parlant en créole, ils arrivaient à les convaincre. La Trinité était un centre traumatologique donc nous avions déjà affronté ces questions, le personnel était formé à prendre en compte le consentement du patient et à gérer ce type de difficultés. Nous avions aussi mis en place la vaccination systématique contre le tétanos dans le service des urgences, les protocoles étaient intégrés et cela nous a permis, dans ces conditions incroyables, de maintenir une qualité médicale.»

J+°10 Vendredi 22 janvier : déjà le départ

« J’ai travaillé quatre jours au lieu de six ou sept à cause du refus d’atterrissage. Mais je n’ai pas regretté cette mission. Au niveau médical, l’utilité ne fait aucun doute, il s’agissait d’urgences vitales. Ensuite, travailler avec cette équipe que je connaissais, les retrouver après l’épreuve qu’ils ont subi, était important. Au départ, c’était délicat de revenir, je me demandais qui était vivant, qui ne l’était plus. Je redoutais de poser des questions aux survivants concernant leur famille. Très vite une grande solidarité a dominé. Je vais y retourner avant la fin de l’année, le travail n’est pas prêt d’être fini. Avant le tremblement de terre, l’activité était importante dans le centre de traumatologie, ça ne s’arrêtait jamais, alors maintenant… En traversant Port-au-Prince, pour partir, j’ai remarqué que je ne voyais pas de changements par rapport à mon arrivée. Aucune tente, les gens dormaient dehors dans des jardins publics, dans la rue. Pas ou peu de distributions, les habitants cherchaient de la nourriture. Et à l’aéroport, à une centaine de mètres du centre-ville, j’ai vu des centaines de mètres carrés d’aide, pas distribuée. Cette aide avait atterri à Port-au-Prince. »

Mayotte : le centre de santé MSF à Kaweni

La salle d’attente attend ses premiers patients. Demain, c’est le grand jour de l’ouverture.

par Jean, médecin.

Le centre de santé se situe à l’entrée du bidonville de Kaweni. Il est très bien agencé, avec une salle d’attente, une  pièce pour la prise des constantes (poids, taille, température, tension…), deux salles de consultation, une infirmerie, une salle d’observation, une pièce qui sert de pharmacie de stockage.

  

Le centre encore en construction

Nous sommes secondé par un « staff » composé de neuf personnes : une réceptionniste qui enregistre les patients, une personne responsable des “constantes”, deux traductrices, deux distributeurs de médicaments, un infirmier, une technicienne de surface et un visiteur à domicile. Ce visiteur qui habite le quartier fait le tour des “bangas” (petites maisons de tôles du bidonville) et repère les  pathologies évidentes, les  problèmes sociaux ou financiers, les  décès,  naissances, personnes arrivées ou expulsées et en fait part à l’équipe.  

Les consultations sont quotidiennes, débutent à 7 heures et se terminent à 15 heures. A 7 heures, a lieu un premier tri des patients selon des critères médicaux stricts et prédéterminés de 30 patients, deux autres tris ont lieu à 10 et 12 heures. 

 

 

 

 

 
 
 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sri Lanka - A l’hôpital de Vavuniya avec le Dr Paul McMaster

Paul McMaster, chirurgien MSF, travaille à l’hôpital de Vavuniya, au nord du Sri Lanka. Aujourd’hui, vendredi 24 avril 2009, il raconte comment se sont déroulées les dernières 24 heures à l’hôpital.

Notre équipe à Vavuniya est actuellement très restreinte. J’ai été à l’hôpital 24h/24 et je ne me rend pas bien compte de la situation globale.

Ces dernières 24 heures, nous voyons pour la première fois une diminution du nombre de blessés qui arrivent à l’hôpital. Hier, nous n’avons reçu que 44 patients grièvement blessés. Mais ce matin, ils étaient plus nombreux. On peut supposer que d’autres blessés sont dirigés ailleurs, vers d’autres hôpitaux. Nous avons envoyé une équipe en exploration afin d’obtenir plus d’informations.

Depuis hier, nous avons procédé à 71 opérations chirurgicales importantes. Parmi ces 71 patients opérés, nombre d’entre eux attendaient d’être soignés depuis plusieurs jours, nos équipes étant débordées.

L’hôpital est débordé mais on peut dire que la situation n’a pas empiré au cours de ces dernières 24h. Nous travaillons avec nos collègues sri-lankais qui font tout leur possible pour soulager les blessés. Et on peut saluer leurs efforts.

L’un de nos patients est une petite fille d’environ 7 ou 8 ans qui souffre d’une blessure sévère à la jambe. Sa grande sœur partage le même lit, et souffre quant à elle de blessures aux bras et aux jambes. Leur autre sœur a été brûlée au visage. Leur mère a été tuée et leur père se trouve en soins intensifs. Vu le niveau des soins post-opératoires que l’on est en mesure de fournir, on peut dire qu’il a, au mieux, 50% de chances de s’en tirer.

Nous ne voyons que les patients grièvement blessés – trop de personnes sont malades – parmi les blessés, de nombreuses personnes souffrent de la varicelle. Nous avons entendu dire qu’il y a eu des épidémies de varicelle dans les camps car le système immunitaire des gens est très diminué.

On continue mais le niveau d’activités a chuté ces dernières 24 heures. Nous essayons de nous remettre du rythme soutenu des ces derniers jours. En ce moment, l’équipe sri-lankaise est en salle d’opération quant à nous nous travaillons à organiser les services.

Nous avons 320 patients dans une salle dont la capacité d’accueil est de 45 lits. C’est tellement saturé que les infirmières ont du mal a passer dans les allées.

Nous parvenons à opérer la grande majorité des patients, mais le problème c’est que nous manquons d’infirmières pour leur prodiguer les soins post-opératoires indispensables à leur survie. Nos infirmières font un excellent travail, elles travaillent 18 à 20 heures par jour et on me dit que des infirmières vont être envoyées en renfort : les autorités sri-lankaises ont fait de leur mieux pour envoyer à l’hôpital du personnel médical supplémentaire.

Il y a tout simplement trop de gens pour pouvoir les soigner tous. En raison du manque de personnel infirmier, nous ne parvenons pas à sauver certains patients car nous avons du mal à leur apporter les soins post-opératoires nécessaires.

Encore une fois, je n’ai pas assez de recul pour avoir une vue d’ensemble du contexte ici, mais des rumeurs rapportent que plus de gens devraient arriver dans les prochains jours, mais bien entendu, on n’est pas en mesure de vérifier cette information. Les patients nous racontent avoir vu un grand nombre de blessés, et nous nous préparons pour en recevoir plus encore. Hugue (le chef de mission de MSF au Sri Lanka, ndlr) et d’autres se sont rendus à la frontière du Vanni pour y évaluer la situation.

Voir notre dossier Sri Lanka

En route pour suivre une mission au Nord Kivu, avec Romain Gitenet, responsable de terrain

Le Kivu vous gagne ! Qu’il vous agace, vous séduise ou vous révolte, il ne cesse de stimuler vos sens et d’aiguiser vos émotions. Ici, pas d’interrogation quant à la pertinence des programmes et à la nécessité d’être présent dans les zones où nous sommes. Nyanzale, Rutshuru ou Kabizo sont des endroits où les populations exposées directement aux conflits vivent dans une extrême précarité. Elles ne peuvent plus, pour la plupart, avoir accès à leur champ ni à leur habitat, ce qui fragilise leurs organismes tandis que la pluie ne cesse de s’abattre sur la région. Les combats les repoussent sans cesse plus loin de la seule attache qu’elles ont au Kivu, à savoir leur maigre lopin de terre.


Nos équipes MSF vivent d’intenses périodes de mission, parsemées de frustration, de fierté, de moments de solidarité et d’éclats de rire nerveux si caractéristiques de ces situations de guerre où le rire est aussi une échappatoire à la pression quotidienne que l’on ressent. Vous en doutez ? Vous avez du mal à vous projeter dans la peau de ces équipes et d’imaginer leur environnement quotidien ? Laissez-moi donc vous aider. Vous êtes prêt ? Nous voilà partis ensemble pendant quelques jours dans l’une des missions du nord Kivu.


Notre travail à Rutshuru et dans les environs

Nous voilà à Rutshuru, programme de plus de 200 employés avec une équipe de treize expatriés et cinq cadres congolais vivant ensemble dans la même maison. Je suis l’un de ces expatriés et ma fonction est responsable du programme à Rutshuru.

Clinique mobile

Aujord’hui, c’est une journée comme les autres. Le responsable de terrain (ou RT dans notre jargon) – c’est moi - part avec l’infirmière responsable des activités externes (activités médicales mobiles pour aller à la rencontre des populations) dans la zone enclavée de Rwanguba, secteur sous contrôle du CNDP (Congrès national pour la défense du peuple), le mouvement rebelle de Laurent Nkunda. Il est prévu d’y rester trois jours pour y faire des cliniques mobiles.

Pendant ce temps, le reste de l’équipe continue de travailler à l’hôpital de Rutshuru. Aujourd’hui, la pédiatrie déborde. Les enfants sont deux par lit avec leurs mamans respectives qui dorment à leur côté. La chirurgie, elle, sature. Nous n’avons beau faire que de la chirurgie d’urgence, nos deux blocs opératoires tournent à plein régime. Nos équipes réalisent en moyenne treize interventions chirurgicales par jour et le service post-opératoire n’arrive pas à contenir tous ces patients. A notre arrivée en 2005, l’hôpital avait une capacité d’à peine 100 lits que nous avons portée progressivement à 220 tandis qu’aujourd’hui il y a 280 patients hospitalisés.

L’équipe qui se rend dans la zone de Rwanguba est arrêtée au barrage militaire de Buraï. Les soldats gouvernementaux refusent de la laisser passer. Il faut une demi-heure de négociation et des coups de téléphone aux différents colonels pour enfin réussir à franchir la ligne de front. Les soldats en poste sont eux-mêmes surpris de voir que nous réussissons à passer là où personne n’est autorisé à se rendre. Le président de la République, Laurent Kabila, alui-même décrété la fermeture de cette zone à tous mouvements de véhicules et de personnes, ce qui provoque une carence en médicaments pour les populations enclavées.

Après cette première journée de consultations médicales, l’infirmière en charge des activités externes et le RT passent la nuit chez les pères.


Attaques et afflux de blessés à l’hôpital

Une nouvelle journée commence pour l’équipe. Il est temps de partir pour donner des consultations dans un autre centre de santé, proche de la ligne de front. En route, un commandant du CNDP nous interdit l’accès à la zone où nous devions aller travailler. « Il y a des déserteurs dans nos troupes et nous faisons des ratissages dans la zone, ce qui peut être dangereux pour vous ». La confidence nous surprend. Faute de choix, nous nous conformons à cette interdiction. Quelques heures plus tard, le CNDP lance une attaque massive sur la zone de Rutshuru. Elle vise principalement le camp militaire de Rumangabo et se propage à des zones limitrophes proches de Rutshuru. L’équipe MSF qui travaille dans l’hôpital général de référence de Rutshuru entend sans discontinuer les bombardements et voit bientôt arriver aux urgences un afflux massif de blessés. D’abord une quinzaine, tous militaires. Il est fréquent que ce soit les belligérants qui arrivent en premier à l’hôpital, car ilsdisposent d’une logistique que les civils n’ont pas.

En tant que RT, je dois rentrer sur Rutshuru pour rejoindre une équipe peu habituée à gérer des situations d’insécurité comme celle-ci. La route que l’on a prise à l’aller est bloquée par les combats. Je traverse alors la frontière ougandaise pour contourner la zone d’insécurité et rentrer au Congo par un autre poste douanier plus au nord. L’infirmière des activités externes, elle, reste dans la zone du CNDP pour continuer ses cliniques mobiles puisqu’elle se situe proche de la frontière et loin des zones de combats, ce qui est un avantage en cas d’évacuation précipitée.

Hôpital de Rutshuru, 10/10/2008

A Rutshuru, c’est la débandade. Nous avons déjà une trentaine de blessés et l’équipe logistique monte des tentes dans l’hôpital pour accroître la capacité de triage des urgences et celle de l’hospitalisation. En milieu d’après-midi, nous avons dépassé les soixante blessés et en fin de journée près de 90. Les équipes MSF font preuve d’une solidarité exemplaire qui donne du cœur à l’ouvrage. Malgré la situation critique et les bombes qui retentissent au loin, les infirmiers, médecins, ambulanciers et chirurgiens/anesthésistes travaillent de concert, oubliant les petites tensions qu’il peut par moments y avoir entre services hospitaliers.

En l’espace de dix jours, nous atteindrons un chiffre de cent vingt blessés. Parmi eux, peu de civils bien qu’il semble certain qu’ils aient été touchés tant les bombardements aveugles qui ont suivi l’attaque du CNDP ont retenti sur les collines limitrophes. Que sont donc devenus ceux qui cultivaient leur champ et qui ont été surpris par les combats ? Nous avons bien soigné un garçon de 16 ans dont le bras a été broyé par l’explosion d’une bombe, un enfant de 4 ans dont une balle s’est logée dans l’avant bras ou une adolescente de 14 ans dont la mâchoire à été partiellement détruite par le tir d’une arme à feu. D’autres civils ont également afflué à l’hôpital. Mais combien sont morts car ils n’ont pu s’extraire par eux-mêmes de la zone de conflit ?

Si un répit relatif est ressenti à l’hôpital après que les combats se sont tus, l’équipe des activités externes est, elle, au four et au moulin. Les populations déplacées ont encore bougé vers de nouvelles zones et ont été rejointes par de nouveaux villageois fuyant les combats. Si les déplacés contractent des infections respiratoires et le paludisme, leurs enfants sont aussi exposés à la rougeole. Cette situation nous inquiète mais nous devons retarder une campagne de vaccination prévue avec les autorités médicales au vu de l’insécurité croissante qui pousse les populations à changer perpétuellement d’endroit. Et que dire du choléra qui s’étend là où les populations sont entassées ? Nous aménageons un nouveau centre de traitement du choléra (CTC) alors que nous recensons déjà 130 nouveaux patients contaminés par semaine sur la zone de Rutshuru et de Rubare.

Des militaires dans l’hôpital

Les combats ne se sont pas calmés longtemps. Ils reprennent déjà. Tongo est la cible de bombardements pendant deux jours. Tongo est situé sur une colline à l’ouest de Rutshuru, on l’aperçoit de l’hôpital. L’équipe MSF qui avait évacué Kabizo (juste à côté) continue de s’y rendre depuis Goma pour y faire des cliniques mobiles. Aujourd’hui, elle ne pourra pas passer. Un tonnerre continu d’explosions se fait entendre. Le colonel en charge de la 6ème brigade des forces armées congolaises stationnées à Rutshuru est grièvement blessé et il est transféré avec son escorte dans notre hôpital. L’équipe chirurgicale l’opère. Dès lors, l’hôpital a fort à faire pour que l’hôpital ne devienne pas un lieu de casernement, ni un hall de gare, mais conserve son espace humanitaire. Si les équipes MSF arrivent à interdire le port d’armes dans l’hôpital, en revanche, il est difficile de filtrer toutes les visites et de nombreux militaires sillonnent l’enceinte médicale. Des soldats spécialisés dans les renseignements tentent d’identifier d’hypothétiques « infiltrés » dans le personnel MSF de l’hôpital qui pourraient en vouloir à la sécurité de leur colonel.

L’ambiance est tendue. L’un de nos patients blessé par balle à la main est arrêté car il est suspecté d’être membre du CNDP. Le RT fait pression sur l’armée pour récupérer le patient à l’hôpital car son état de santé exigeait la poursuite de ses soins. Au terme de négociations difficiles, le patient est libéré. Une radio révèle alors qu’il a six côtes fracturées. Le RT contacte le CICR (Comité international de la Croix Rouge) qui rend visite au patient et reprend son dossier en main.

Quant au colonel, une fois son état stabilisé, nous parvenons à le transférer à l’hôpital militaire de Goma. A partir de ce moment-là, nous réussirons à reprendre le contrôle total de l’hôpital et à exclure de l’enceinte les hommes en uniforme ne faisant pas l’objet de soins médicaux.

Quand l’équipe raconte le soir des histoires drôles

Mais au cœur de cette réalité, il y a aussi une vie d’équipe MSF qui mériterait par moment d’être filmée tant elle peut paraître surréaliste. Il y a des soirées improvisées où, pour évacuer l’émotion accumulée, nous organisons un barbecue sur un fût métallique coupé en deux. La musique bat son plein et les bouteilles de bières locales sont sorties. Certains dansent et d’autres rient. On se remémore les épisodes des journées précédentes qui se sont bien finies et on les tourne en dérision pour mieux relativiser notre existence improbable.

On ressort ainsi l’histoire de cet infirmier qui habite dans la zone sous contrôle du CNDP et qui est informé, par son frère (son frère étant un employé de MSF en charge de la radio), de l’ouverture d’un nouveau poste dans notre hôpital. Il quitte donc son village, traverse la ligne de front à travers la forêt et vient nous remettre son dossier de candidature. Il passe la nuit chez son frère mais des militaires viennent les arrêter tous les deux. C’est quelqu’un du quartier qui, voyant que le nouvel arrivant ressemble à un Tutsi (il est longiligne), le dénonce. Le RT de MSF apprend au matin l’arrestation du radio opérateur et de son frère et se rend à la prison pour entamer un nouveau bras de fer en vue de les faire libérer.

Lorsqu’il obtient gain de cause et qu’il récupère les deux prisonniers, il les conduit à l’hôpital pour y faire des certificats médicaux mettant en évidence que les deux hommes ont été tabassés pendant leur détention. Là, des militaires veulent à nouveau arrêter le frère de notre radio opérateur. Le RT bouillonne et pique une colère sur les militaires qu’il chasse de l’hôpital. Dans le même temps, les deux personnes inquiétées sont envoyées dans le bureau MSF où elles seront en sécurité.

C’est à ce moment de l’histoire, quand ils arrivent tous deux au bureau MSF, qu’un électricien congolais qui répare le circuit électrique a un comportement imprudent. Il montre à tout le monde n fil électrique qu’il ne faut pas toucher. « Méfiez-vous, dit-il, il y a de l’électricité dedans ». Puis, il le prend dans la main, le porte à sa bouche pour le dénuder en croquant dedans. Inévitablement, il reçoit une décharge électrique, s’écroule inanimé sur le sol et s’ouvre l’arcade sourcilière. Le logisticien qui se trouve à ses côtés cherche un personnel médical pour ranimer l’électricien. Mais tous nos employés sont occupés à l’hôpital avec l’afflux de blessés. Il repère alors le frère de notre radio opérateur qui était venu déposer sa candidature et l’amène dans la pièce où a eu lieu l’accident.

Il entre juste à temps pour arrêter la femme de ménage qui jette des seaux d’eau sur la personne inanimée alors que le fil électrique traîne par terre à ses côtés. Finalement, l’électricien est ranimé et transféré à l’hôpital où il se rétablira très rapidement. Lors de la soirée, le logisticien et le RT racontent l’histoire au reste de l’équipe. Ils ajoutent qu’ils sont aller voir l’électricien sur son lit d’hôpital et lui ont demandé :

- « Tu te rappelles ce qui t’est arrivé ? »

- « Oui ».

- « Mais pourquoi tu as fait ça ? »

- « Je crois que j’ai négligé le courant »

Eclat de rires dans l’assistance. Il a « négligé le courant » !

Et l’infirmière expatriée de nous raconter qu’elle a donné une part de gâteau à une employée congolaise de l’hôpital. Mais sa collègue le fait tomber par terre. Alors elle le ramasse et le porte à sa bouche en disant : « chez nous, les microbes sont distraits ».

Nouvel éclat de rires. Et chacun enchaîne avec des histoires « congolaises » où les expressions croustillantes nous font rire, certainement en partie pour dédramatiser ce que l’on vit dans ces contextes de guerre. Un autre nous parle d’un médecin qui regarde d’un peu trop près une infirmière qu’il semble convoiter. Il nous dit qu’il y a « baleine qui respire », comme on aurait dit en France qu’il y a « anguille sous roche ».

La bière, la musique, l’envie de décompresser, favorisent ces soirées où un rien nous fait rire, un bon remède pour mieux recharger nos batteries et ré-attaquer les journées à venir.

Seule une partie de l’équipe chirurgicale et un médecin urgentiste de garde à l’hôpital ne participent pas toujours à ces moments improvisés, à ces rituels où, avant d’aller se coucher, tout le monde se retrouve à peu près à la même heure au clair de lune à se laver les dents côte à côte. Ils ne sont pas pour autant exclus de l’équipe, mais, de part la contrainte de leurs horaires, ils participent seulement par intermittence à ces moments de détente.

Rutshuru est un programme où se mêlent passions et frustrations. Où l’équipe vit à 100 à l’heure si bien qu’elle a rarement l’occasion de s’extraire de cette course folle pour observer le travail accompli. Le RT, lui, endosse entre autres le rôle d’observateur et de régulateur. Il suit avec intérêt la situation contextuelle tandis que les autres peuvent s’adonner pleinement à leur travail médical. L’équipe est certes fatiguée, émotionnellement sollicitée, mais quand on l’interroge, elle dit que pour rien au monde elle ne troquerait sa place avec d’autres personnes.

Romain Gitenet

PS. Depuis, la ville de Rutshuru est tombée aux mains des rebelles du CNDP. Pendant les combats, l’équipe MSF a été réduite à l’équipe chirurgicale et à celle des urgences médicales, pour ce qui est des expatriés. Mais MSF n’a pas cessé de travailler à l’hôpital alors que les bombardements se poursuivaient en ville et que les blessés affluaient aux urgences. Le calme est maintenant revenu à Rutshuru, mais la situation reste instable.