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Haïti : Récit des dix jours de mission à Haïti d’un médecin anesthésiste

Le docteur Philippe Touchard est médecin anesthésiste et chef du service des urgences au centre hospitalier Pasteur, à Langon, près de Bordeaux. 48H après le tremblement de terre, il a embarqué pour renforcer les équipes chirurgicales MSF dans la capitale haïtienne.

J+ 1 Mercredi 13 janvier : quelques heures pour se décider

« Mercredi matin, j’apprends la catastrophe et je reçois le premier coup de téléphone quelques heures après, à l’hôpital. MSF veut savoir si éventuellement je serai disponible pour partir très vite en Haïti. J’ai déjà effectué deux missions, en 2006 et en 2008 au centre de traumatologie MSF à Port-au-Prince. Le lendemain, je retrouve à l’aéroport de Mérignac les cinq autres membres de ce voyage : une coordinatrice, un anesthésiste et deux logisticiens. Nous voyageons dans un avion cargo transportant le matériel pour monter un hôpital de campagne. Nous décollons finalement le vendredi matin, l’atterrissage est prévu le lendemain à Port-au-Prince »

J+ 4 Samedi 16 janvier- Premier refus d’atterrissage à Port-au-Prince

« Pendant deux heures nous survolons la capitale sans obtenir de la tour de contrôle le feu vert pour atterrir. Enfin nous amorçons la descente. A ce moment-là, le pilote reçoit l’ordre de se dérouter vers un petit aéroport, au bout de Saint-Domingue. Il n’y a rien à faire, nous sommes tous désespérés. Nous finissons par atterrir à Samana, sur un petit aéroport pas du tout habitué à recevoir des avions comme le nôtre. Un départ est annoncé pour le soir. Mais à nouveau, l’autorisation d’atterrissage à Port-au-Prince est finalement refusée. Rapidement, tout le monde se mobilise, nous recevons une aide incroyable des Dominicains. Nous déchargeons les 25 tonnes de matériel de l’avion et les transférons dans cinq camions. Le dimanche, à 18 heures, nous partons par la route vers Port-au-Prince. »

J+6 Lundi 18 janvier. Arrivée à Port-au-Prince

« Nous arrivons à la frontière à 4 heures du matin. A 6 heures, nous pouvons enfin passer, le cauchemar semble terminé. Mais là aussi il y a un embouteillage d’aide humanitaire et nous nous retrouvons enfermés dans un convoi de près de deux cents véhicules, organisé par les Nations unies. Nous avançons à trois kilomètres à l’heure. A un moment, un de nos camions est stoppé sans que nous nous en apercevions, nous nous retrouvons séparés et sans nouvelle. Ensuite un autre camion tombe en panne. Finalement nous atteignons Port-au-Prince le lundi à midi avec trois camions sur cinq alors que tout le matériel est indispensable. Et là, le taxi qui nous transportait tombe en panne. Nous partons à pied, sous la chaleur, parmi les décombres. Je traverse cette ville que je connais et ma première impression, six jours après la catastrophe, est celle d’une étrange normalité. La vie a repris, il y a du monde dans la rue, des embouteillages, ni silence ni cris mais la rumeur d’une ville. Dans un deuxième temps, je vois les maisons effondrées, écrasées par les toits massifs. Dans la rue, les passants nous réclament des masques, peut-être par peur des épidémies mais surtout je crois à cause de l’odeur des corps. Ils veulent savoir ce que nous apportons et sont déçus d’apprendre que c’est un hôpital. Ils attendent de la nourriture. En arrivant à l’hôpital de La Trinité, je découvrirai pourquoi il y avait une telle urgence à acheminer l’hôpital gonflable. »

J+7 Mardi 19 janvier. De la chirurgie dans la rue

« Je ne savais pas que l’hôpital La Trinité était par terre, comme pratiquement tous les autres, et que nous travaillions dans la rue. Les premières équipes chirurgicales, arrivées deux jours plus tôt, ont opéré quasiment 18 heures par jour. Nous opérons sur des tables en bois, dans la chaleur et le bruit des générateurs. A 17 heures la nuit tombe, l’éclairage est insuffisant et nous continuons à la lampe frontale pendant six ou sept heures de plus. Les conditions sont vraiment moyennes mais nous n’avons pas le choix. Chaque intervention que nous pratiquons doit être effectuée, le jour même, pour éviter la gangrène et la septicémie. Heureusement, je dispose de tout ce qu’il faut pour l’anesthésie et la gestion de la douleur. La pharmacie était dans un autre bâtiment, qui n’a pas été détruit. C’est compliqué et frustrant de ne pas avoir le matériel nécessaire. J’ai vu un cas de tétanos, une enfant de dix ans. Elle convulsait le premier jour, le deuxième elle manifestait une raideur et des contractures. Le tétanos est très compliqué à traiter sans le matériel adéquat. Il faut administrer un calmant pour décontracter tout en suivant très étroitement le patient qui risque d’arrêter de respirer. Elle était sous oxygène et nous la surveillions autant que nous pouvions mais c’était risqué. Il aurait fallu une salle de réanimation équipée, là il n’y a plus beaucoup de risques. Le pire, le plus énervant, est que nous avions un respirateur dans l’avion cargo mais comme nous avions été retardés, ce n’était pas encore prêt. J’ai appris ensuite qu’elle avait été transférée dans une autre structure plus équipée, elle est donc certainement encore en vie»

J+9 Jeudi 21 janvier. Travailler avec une équipe expérimentée

« Nous étions nombreux, six chirurgiens et cinq anesthésistes. Mais ce n’était pas trop. Deux équipes travaillaient dans les deux blocs, ils pratiquaient chaque jour 2 ou 3 amputations et aussi des reprises d’amputations sur des fractures ouvertes. Ils posaient 3 ou 4 fixateurs externes pour stabiliser des fractures ouvertes. Une autre équipe effectuait dix à quinze pansements, il fallait les changer toutes les 24 heures au maximum. Ces pansements ne sont pas mineurs, cela requiert souvent une anesthésie générale. Puis il y avait les soins dans le service chirurgical et au triage. Nous recevions encore de nouveaux patients tous les jours. Tout le personnel médical avait les bons réflexes et c’est très précieux dans une urgence massive comme celle-ci. Par exemple, quand un patient refusait l’amputation, nous laissions le temps au personnel médical haïtien de La Trinité d’expliquer les enjeux, de rassurer. Rapidement, en leur parlant en créole, ils arrivaient à les convaincre. La Trinité était un centre traumatologique donc nous avions déjà affronté ces questions, le personnel était formé à prendre en compte le consentement du patient et à gérer ce type de difficultés. Nous avions aussi mis en place la vaccination systématique contre le tétanos dans le service des urgences, les protocoles étaient intégrés et cela nous a permis, dans ces conditions incroyables, de maintenir une qualité médicale.»

J+°10 Vendredi 22 janvier : déjà le départ

« J’ai travaillé quatre jours au lieu de six ou sept à cause du refus d’atterrissage. Mais je n’ai pas regretté cette mission. Au niveau médical, l’utilité ne fait aucun doute, il s’agissait d’urgences vitales. Ensuite, travailler avec cette équipe que je connaissais, les retrouver après l’épreuve qu’ils ont subi, était important. Au départ, c’était délicat de revenir, je me demandais qui était vivant, qui ne l’était plus. Je redoutais de poser des questions aux survivants concernant leur famille. Très vite une grande solidarité a dominé. Je vais y retourner avant la fin de l’année, le travail n’est pas prêt d’être fini. Avant le tremblement de terre, l’activité était importante dans le centre de traumatologie, ça ne s’arrêtait jamais, alors maintenant… En traversant Port-au-Prince, pour partir, j’ai remarqué que je ne voyais pas de changements par rapport à mon arrivée. Aucune tente, les gens dormaient dehors dans des jardins publics, dans la rue. Pas ou peu de distributions, les habitants cherchaient de la nourriture. Et à l’aéroport, à une centaine de mètres du centre-ville, j’ai vu des centaines de mètres carrés d’aide, pas distribuée. Cette aide avait atterri à Port-au-Prince. »

Sri Lanka - Paul McMaster, mes derniers jours à l’hôpital de Vavuniya

Je n’oublierai pas le cas de ce petit garçon qui souffrait de blessures causées par une explosion. Il était allongé au milieu des blessés dans toute cette agitation avec son grand frère à peine âgé de neuf ans qui prenait soin de lui. Ce grand frère veillait très calmement à ce qu’il ait toujours de l’eau à boire, et montrait une extrême bravoure… Et cette image m’accompagnera longtemps.

Il y a aussi cette petite fille, elle doit avoir 7 ou 8 ans et a perdu sa jambe. Elle ne sait pas où se trouvent ses parents. Quand on lui a parlé, elle était très nerveuse. Les infirmières m’ont expliqué qu’au Sri Lanka les petites filles dansent la danse traditionnelle. Alors je lui ai promis qu’elle pourrait danser de nouveau. Et, vraiment, notre mission sera de rendre ça possible, un jour. Elle devra attendre que ses blessures guérissent, puis on lui posera une jambe artificielle ce qui serait très difficile à réaliser, ici, au Sri Lanka. Mais simplement de lui promettre que cela sera possible un jour, je le prends sur moi.

Entre le 20 avril et le 8 mai, les équipes du ministère de la Santé et de MSF ont procédé à 963 opérations chirurgicales dans l’hôpital de Vavuniya. Plus de 90% d’entre elles concernaient des blessures causées par le conflit.

Cette dernière semaine dans l’hôpital, on a assisté à un changement radical. Un grand nombre de patients ont pu sortir, on a pu prendre en charge les patients moins graves qui s’étaient accumulés la semaine précédente et enfin, on a pu décharger des patients.

Tout ceci signifie beaucoup d’opérations chirurgicales, dont une grande majorité sont mineures. Ces dernières semaines, l’équipe n’a pas quitté le bloc opératoire. Grâce à l’aide de l’équipe sri-lankaise qui travaille avec nous, on a pu commencé à réinstaller les patients qui jusqu’à présent s’étaient entassé dans les couloirs et dans les allées. On peut désormais leur offrir une bonne prise en charge dans des lits et pour certains, on a pu les décharger aussi.

Aujourd’hui, nous avons environ 380 patients qui nécessitent de la chirurgie. C’est la première fois depuis mon arrivée que l’on passe sous la barre des 400. Cela montre qu’un grand nombre de patients ont pu quitter l’hôpital. J’ai effectué plusieurs visites dans les camps de déplacés, là où les patients se rendent à leur sortie. J’ai discuté avec les représentants du ministère de la Santé et des médecins pour voir comment on pouvait continuer d’assurer un suivi à ces patients.

Des patients quittent l’hôpital pour les camps avec des plâtres aux bras, un traitement à suivre pour leurs jambes qui requiert un suivi, des membres amputés. Certains d’entre eux ont même leurs bras ainsi que leurs jambes et nous essayons de voir ce que nous pouvons faire pour eux.

J’espère laisser derrière moi une équipe bien organisée, bien préparée, un hôpital qui fonctionne mieux et qui continuera de le faire pour les prochaines semaines.

Paul McMaster a quitté Vavuniya le 8 mai. L’équipe chirurgicale composée de 3 chirurgiens et d’une infirmière de bloc continue le travail, à l’hôpital de Vavuniya.

Sri Lanka : conversation téléphonique avec Paul McMasters, chirurgien à Vavuniya

À l’hôpital de Vavuniya, au nord du pays, l’équipe de MSF et le personnel médical du ministère de la Santé ont travaillé sans relâche ce weekend encore. Le nombre de patients à l’hôpital s’est stabilisé au cours de ces deux derniers jours, il est de 1 700. Une partie des victimes qui sortent de la zone des combats est maintenant dirigée vers d’autres hôpitaux afin de désengorger celui de Vavuniya.
MSF a proposé au gouvernement sri lankais d’accroître ses activités médicales. Des discussions sont en cours avec les autorités pour obtenir leur autorisation.

Dimanche 26 avril 2009 - Le personnel médical continue à travailler 24h/24 et la situation évolue de jour en jour. Le nombre de patients admis nécessitant une intervention chirurgicale d’urgence a très brusquement chuté avant le weekend. Le 23 avril, nous avions 44 patients dans ce cas. C’était le premier jour depuis dimanche où ils étaient moins de 100. Le 24 avril, ils n’étaient que 18.

Je n’ai pas d’informations selon lesquelles il y aurait moins de victimes en provenance du nord du pays mais vu que nous sommes saturés, ils essayent maintenant de diriger les patients vers d’autres hôpitaux.

Les patients s’entassent toujours dans les services, les couloirs, et même sur le sol. Ils présentent des fractures, des blessures par balle ou par éclat d’obus… Il y a beaucoup de personnes qui attendent dans les services, pour certains jusqu’à 24 heures, avant d’aller au bloc opératoire.

Samedi, Tim (l’autre chirurgien de MSF) et l’équipe sri lankaise arrivée jeudi dernier, sont restés au bloc jusque tard dans la nuit afin de soigner les nombreuses victimes encore en attente de leur opération.

J’ai passé toute ma journée d’hier à voir des centaines de patients, à examiner des radios, à suturer des plaies, poser des plâtres, procurer des béquilles aux patients, les faire marcher avec et enseigner la kinésithérapie aux infirmières (il n’y a qu’une kinésithérapeute pour l’ensemble de l’hôpital).

Aujourd’hui, Tim est resté à l’hôpital tandis qu’avec d’autres collègues, je suis allé à l’hôpital de Mannar, dans l’ouest, pour voir s’ils pouvaient nous aider à soigner les blessés que nous avons reçu. Tous les hôpitaux sont vraiment saturés. L’hôpital de Mannar a une capacité de 350 lits pour presque 1 000 patients. Certains d’entre eux sont sous des tentes à l’extérieur de l’hôpital.

Aujourd’hui, nous sommes également allés à Manik Farm, à 40 km au sud-ouest de Vavuniya. Il y a maintenant 100 000 déplacés là-bas. Les bulldozers sont en train de dégager plus de terrain afin d’agrandir le camp. L’UNICEF monte des tentes par centaines. Nous y sommes allés pour évaluer les besoins et voir ce que MSF pouvait faire là-bas.

Un homme originaire du nord du pays arrivé à Manik Farm quelques jours auparavant est venu vers nous et nous a dit : « Je n’ai rien, je n’ai rien ». Il était là, debout, traumatisé par les bombardements et nous disait simplement : « Je n’ai rien ».

Ce soir, je suis à Vavuniya. Il pleut des cordes. S’il fait le même temps à Manik Farm, le camp va se transformer en bain de boue.

Ce weekend, nous avons quasiment opéré tous les patients qui attendaient toujours leur intervention et l’équipe chirurgicale sri lankaise est partie plus tôt aujourd’hui. Il se pourrait qu’on en ait une autre plus tard dans la semaine.

Je n’ai pas entendu dire que les combats avaient cessé et je ne sais pas combien de blessés vont encore arriver mais nous sommes prêts à faire face à la prochaine vague, si toutefois il y en a une.

Nous prenons chaque jour comme il vient.

Voir notre dossier Sri Lanka

Sri Lanka - A l’hôpital de Vavuniya avec le Dr Paul McMaster

Paul McMaster, chirurgien MSF, travaille à l’hôpital de Vavuniya, au nord du Sri Lanka. Aujourd’hui, vendredi 24 avril 2009, il raconte comment se sont déroulées les dernières 24 heures à l’hôpital.

Notre équipe à Vavuniya est actuellement très restreinte. J’ai été à l’hôpital 24h/24 et je ne me rend pas bien compte de la situation globale.

Ces dernières 24 heures, nous voyons pour la première fois une diminution du nombre de blessés qui arrivent à l’hôpital. Hier, nous n’avons reçu que 44 patients grièvement blessés. Mais ce matin, ils étaient plus nombreux. On peut supposer que d’autres blessés sont dirigés ailleurs, vers d’autres hôpitaux. Nous avons envoyé une équipe en exploration afin d’obtenir plus d’informations.

Depuis hier, nous avons procédé à 71 opérations chirurgicales importantes. Parmi ces 71 patients opérés, nombre d’entre eux attendaient d’être soignés depuis plusieurs jours, nos équipes étant débordées.

L’hôpital est débordé mais on peut dire que la situation n’a pas empiré au cours de ces dernières 24h. Nous travaillons avec nos collègues sri-lankais qui font tout leur possible pour soulager les blessés. Et on peut saluer leurs efforts.

L’un de nos patients est une petite fille d’environ 7 ou 8 ans qui souffre d’une blessure sévère à la jambe. Sa grande sœur partage le même lit, et souffre quant à elle de blessures aux bras et aux jambes. Leur autre sœur a été brûlée au visage. Leur mère a été tuée et leur père se trouve en soins intensifs. Vu le niveau des soins post-opératoires que l’on est en mesure de fournir, on peut dire qu’il a, au mieux, 50% de chances de s’en tirer.

Nous ne voyons que les patients grièvement blessés – trop de personnes sont malades – parmi les blessés, de nombreuses personnes souffrent de la varicelle. Nous avons entendu dire qu’il y a eu des épidémies de varicelle dans les camps car le système immunitaire des gens est très diminué.

On continue mais le niveau d’activités a chuté ces dernières 24 heures. Nous essayons de nous remettre du rythme soutenu des ces derniers jours. En ce moment, l’équipe sri-lankaise est en salle d’opération quant à nous nous travaillons à organiser les services.

Nous avons 320 patients dans une salle dont la capacité d’accueil est de 45 lits. C’est tellement saturé que les infirmières ont du mal a passer dans les allées.

Nous parvenons à opérer la grande majorité des patients, mais le problème c’est que nous manquons d’infirmières pour leur prodiguer les soins post-opératoires indispensables à leur survie. Nos infirmières font un excellent travail, elles travaillent 18 à 20 heures par jour et on me dit que des infirmières vont être envoyées en renfort : les autorités sri-lankaises ont fait de leur mieux pour envoyer à l’hôpital du personnel médical supplémentaire.

Il y a tout simplement trop de gens pour pouvoir les soigner tous. En raison du manque de personnel infirmier, nous ne parvenons pas à sauver certains patients car nous avons du mal à leur apporter les soins post-opératoires nécessaires.

Encore une fois, je n’ai pas assez de recul pour avoir une vue d’ensemble du contexte ici, mais des rumeurs rapportent que plus de gens devraient arriver dans les prochains jours, mais bien entendu, on n’est pas en mesure de vérifier cette information. Les patients nous racontent avoir vu un grand nombre de blessés, et nous nous préparons pour en recevoir plus encore. Hugue (le chef de mission de MSF au Sri Lanka, ndlr) et d’autres se sont rendus à la frontière du Vanni pour y évaluer la situation.

Voir notre dossier Sri Lanka

En route pour suivre une mission au Nord Kivu, avec Romain Gitenet, responsable de terrain

Le Kivu vous gagne ! Qu’il vous agace, vous séduise ou vous révolte, il ne cesse de stimuler vos sens et d’aiguiser vos émotions. Ici, pas d’interrogation quant à la pertinence des programmes et à la nécessité d’être présent dans les zones où nous sommes. Nyanzale, Rutshuru ou Kabizo sont des endroits où les populations exposées directement aux conflits vivent dans une extrême précarité. Elles ne peuvent plus, pour la plupart, avoir accès à leur champ ni à leur habitat, ce qui fragilise leurs organismes tandis que la pluie ne cesse de s’abattre sur la région. Les combats les repoussent sans cesse plus loin de la seule attache qu’elles ont au Kivu, à savoir leur maigre lopin de terre.


Nos équipes MSF vivent d’intenses périodes de mission, parsemées de frustration, de fierté, de moments de solidarité et d’éclats de rire nerveux si caractéristiques de ces situations de guerre où le rire est aussi une échappatoire à la pression quotidienne que l’on ressent. Vous en doutez ? Vous avez du mal à vous projeter dans la peau de ces équipes et d’imaginer leur environnement quotidien ? Laissez-moi donc vous aider. Vous êtes prêt ? Nous voilà partis ensemble pendant quelques jours dans l’une des missions du nord Kivu.


Notre travail à Rutshuru et dans les environs

Nous voilà à Rutshuru, programme de plus de 200 employés avec une équipe de treize expatriés et cinq cadres congolais vivant ensemble dans la même maison. Je suis l’un de ces expatriés et ma fonction est responsable du programme à Rutshuru.

Clinique mobile

Aujord’hui, c’est une journée comme les autres. Le responsable de terrain (ou RT dans notre jargon) – c’est moi - part avec l’infirmière responsable des activités externes (activités médicales mobiles pour aller à la rencontre des populations) dans la zone enclavée de Rwanguba, secteur sous contrôle du CNDP (Congrès national pour la défense du peuple), le mouvement rebelle de Laurent Nkunda. Il est prévu d’y rester trois jours pour y faire des cliniques mobiles.

Pendant ce temps, le reste de l’équipe continue de travailler à l’hôpital de Rutshuru. Aujourd’hui, la pédiatrie déborde. Les enfants sont deux par lit avec leurs mamans respectives qui dorment à leur côté. La chirurgie, elle, sature. Nous n’avons beau faire que de la chirurgie d’urgence, nos deux blocs opératoires tournent à plein régime. Nos équipes réalisent en moyenne treize interventions chirurgicales par jour et le service post-opératoire n’arrive pas à contenir tous ces patients. A notre arrivée en 2005, l’hôpital avait une capacité d’à peine 100 lits que nous avons portée progressivement à 220 tandis qu’aujourd’hui il y a 280 patients hospitalisés.

L’équipe qui se rend dans la zone de Rwanguba est arrêtée au barrage militaire de Buraï. Les soldats gouvernementaux refusent de la laisser passer. Il faut une demi-heure de négociation et des coups de téléphone aux différents colonels pour enfin réussir à franchir la ligne de front. Les soldats en poste sont eux-mêmes surpris de voir que nous réussissons à passer là où personne n’est autorisé à se rendre. Le président de la République, Laurent Kabila, alui-même décrété la fermeture de cette zone à tous mouvements de véhicules et de personnes, ce qui provoque une carence en médicaments pour les populations enclavées.

Après cette première journée de consultations médicales, l’infirmière en charge des activités externes et le RT passent la nuit chez les pères.


Attaques et afflux de blessés à l’hôpital

Une nouvelle journée commence pour l’équipe. Il est temps de partir pour donner des consultations dans un autre centre de santé, proche de la ligne de front. En route, un commandant du CNDP nous interdit l’accès à la zone où nous devions aller travailler. « Il y a des déserteurs dans nos troupes et nous faisons des ratissages dans la zone, ce qui peut être dangereux pour vous ». La confidence nous surprend. Faute de choix, nous nous conformons à cette interdiction. Quelques heures plus tard, le CNDP lance une attaque massive sur la zone de Rutshuru. Elle vise principalement le camp militaire de Rumangabo et se propage à des zones limitrophes proches de Rutshuru. L’équipe MSF qui travaille dans l’hôpital général de référence de Rutshuru entend sans discontinuer les bombardements et voit bientôt arriver aux urgences un afflux massif de blessés. D’abord une quinzaine, tous militaires. Il est fréquent que ce soit les belligérants qui arrivent en premier à l’hôpital, car ilsdisposent d’une logistique que les civils n’ont pas.

En tant que RT, je dois rentrer sur Rutshuru pour rejoindre une équipe peu habituée à gérer des situations d’insécurité comme celle-ci. La route que l’on a prise à l’aller est bloquée par les combats. Je traverse alors la frontière ougandaise pour contourner la zone d’insécurité et rentrer au Congo par un autre poste douanier plus au nord. L’infirmière des activités externes, elle, reste dans la zone du CNDP pour continuer ses cliniques mobiles puisqu’elle se situe proche de la frontière et loin des zones de combats, ce qui est un avantage en cas d’évacuation précipitée.

Hôpital de Rutshuru, 10/10/2008

A Rutshuru, c’est la débandade. Nous avons déjà une trentaine de blessés et l’équipe logistique monte des tentes dans l’hôpital pour accroître la capacité de triage des urgences et celle de l’hospitalisation. En milieu d’après-midi, nous avons dépassé les soixante blessés et en fin de journée près de 90. Les équipes MSF font preuve d’une solidarité exemplaire qui donne du cœur à l’ouvrage. Malgré la situation critique et les bombes qui retentissent au loin, les infirmiers, médecins, ambulanciers et chirurgiens/anesthésistes travaillent de concert, oubliant les petites tensions qu’il peut par moments y avoir entre services hospitaliers.

En l’espace de dix jours, nous atteindrons un chiffre de cent vingt blessés. Parmi eux, peu de civils bien qu’il semble certain qu’ils aient été touchés tant les bombardements aveugles qui ont suivi l’attaque du CNDP ont retenti sur les collines limitrophes. Que sont donc devenus ceux qui cultivaient leur champ et qui ont été surpris par les combats ? Nous avons bien soigné un garçon de 16 ans dont le bras a été broyé par l’explosion d’une bombe, un enfant de 4 ans dont une balle s’est logée dans l’avant bras ou une adolescente de 14 ans dont la mâchoire à été partiellement détruite par le tir d’une arme à feu. D’autres civils ont également afflué à l’hôpital. Mais combien sont morts car ils n’ont pu s’extraire par eux-mêmes de la zone de conflit ?

Si un répit relatif est ressenti à l’hôpital après que les combats se sont tus, l’équipe des activités externes est, elle, au four et au moulin. Les populations déplacées ont encore bougé vers de nouvelles zones et ont été rejointes par de nouveaux villageois fuyant les combats. Si les déplacés contractent des infections respiratoires et le paludisme, leurs enfants sont aussi exposés à la rougeole. Cette situation nous inquiète mais nous devons retarder une campagne de vaccination prévue avec les autorités médicales au vu de l’insécurité croissante qui pousse les populations à changer perpétuellement d’endroit. Et que dire du choléra qui s’étend là où les populations sont entassées ? Nous aménageons un nouveau centre de traitement du choléra (CTC) alors que nous recensons déjà 130 nouveaux patients contaminés par semaine sur la zone de Rutshuru et de Rubare.

Des militaires dans l’hôpital

Les combats ne se sont pas calmés longtemps. Ils reprennent déjà. Tongo est la cible de bombardements pendant deux jours. Tongo est situé sur une colline à l’ouest de Rutshuru, on l’aperçoit de l’hôpital. L’équipe MSF qui avait évacué Kabizo (juste à côté) continue de s’y rendre depuis Goma pour y faire des cliniques mobiles. Aujourd’hui, elle ne pourra pas passer. Un tonnerre continu d’explosions se fait entendre. Le colonel en charge de la 6ème brigade des forces armées congolaises stationnées à Rutshuru est grièvement blessé et il est transféré avec son escorte dans notre hôpital. L’équipe chirurgicale l’opère. Dès lors, l’hôpital a fort à faire pour que l’hôpital ne devienne pas un lieu de casernement, ni un hall de gare, mais conserve son espace humanitaire. Si les équipes MSF arrivent à interdire le port d’armes dans l’hôpital, en revanche, il est difficile de filtrer toutes les visites et de nombreux militaires sillonnent l’enceinte médicale. Des soldats spécialisés dans les renseignements tentent d’identifier d’hypothétiques « infiltrés » dans le personnel MSF de l’hôpital qui pourraient en vouloir à la sécurité de leur colonel.

L’ambiance est tendue. L’un de nos patients blessé par balle à la main est arrêté car il est suspecté d’être membre du CNDP. Le RT fait pression sur l’armée pour récupérer le patient à l’hôpital car son état de santé exigeait la poursuite de ses soins. Au terme de négociations difficiles, le patient est libéré. Une radio révèle alors qu’il a six côtes fracturées. Le RT contacte le CICR (Comité international de la Croix Rouge) qui rend visite au patient et reprend son dossier en main.

Quant au colonel, une fois son état stabilisé, nous parvenons à le transférer à l’hôpital militaire de Goma. A partir de ce moment-là, nous réussirons à reprendre le contrôle total de l’hôpital et à exclure de l’enceinte les hommes en uniforme ne faisant pas l’objet de soins médicaux.

Quand l’équipe raconte le soir des histoires drôles

Mais au cœur de cette réalité, il y a aussi une vie d’équipe MSF qui mériterait par moment d’être filmée tant elle peut paraître surréaliste. Il y a des soirées improvisées où, pour évacuer l’émotion accumulée, nous organisons un barbecue sur un fût métallique coupé en deux. La musique bat son plein et les bouteilles de bières locales sont sorties. Certains dansent et d’autres rient. On se remémore les épisodes des journées précédentes qui se sont bien finies et on les tourne en dérision pour mieux relativiser notre existence improbable.

On ressort ainsi l’histoire de cet infirmier qui habite dans la zone sous contrôle du CNDP et qui est informé, par son frère (son frère étant un employé de MSF en charge de la radio), de l’ouverture d’un nouveau poste dans notre hôpital. Il quitte donc son village, traverse la ligne de front à travers la forêt et vient nous remettre son dossier de candidature. Il passe la nuit chez son frère mais des militaires viennent les arrêter tous les deux. C’est quelqu’un du quartier qui, voyant que le nouvel arrivant ressemble à un Tutsi (il est longiligne), le dénonce. Le RT de MSF apprend au matin l’arrestation du radio opérateur et de son frère et se rend à la prison pour entamer un nouveau bras de fer en vue de les faire libérer.

Lorsqu’il obtient gain de cause et qu’il récupère les deux prisonniers, il les conduit à l’hôpital pour y faire des certificats médicaux mettant en évidence que les deux hommes ont été tabassés pendant leur détention. Là, des militaires veulent à nouveau arrêter le frère de notre radio opérateur. Le RT bouillonne et pique une colère sur les militaires qu’il chasse de l’hôpital. Dans le même temps, les deux personnes inquiétées sont envoyées dans le bureau MSF où elles seront en sécurité.

C’est à ce moment de l’histoire, quand ils arrivent tous deux au bureau MSF, qu’un électricien congolais qui répare le circuit électrique a un comportement imprudent. Il montre à tout le monde n fil électrique qu’il ne faut pas toucher. « Méfiez-vous, dit-il, il y a de l’électricité dedans ». Puis, il le prend dans la main, le porte à sa bouche pour le dénuder en croquant dedans. Inévitablement, il reçoit une décharge électrique, s’écroule inanimé sur le sol et s’ouvre l’arcade sourcilière. Le logisticien qui se trouve à ses côtés cherche un personnel médical pour ranimer l’électricien. Mais tous nos employés sont occupés à l’hôpital avec l’afflux de blessés. Il repère alors le frère de notre radio opérateur qui était venu déposer sa candidature et l’amène dans la pièce où a eu lieu l’accident.

Il entre juste à temps pour arrêter la femme de ménage qui jette des seaux d’eau sur la personne inanimée alors que le fil électrique traîne par terre à ses côtés. Finalement, l’électricien est ranimé et transféré à l’hôpital où il se rétablira très rapidement. Lors de la soirée, le logisticien et le RT racontent l’histoire au reste de l’équipe. Ils ajoutent qu’ils sont aller voir l’électricien sur son lit d’hôpital et lui ont demandé :

- « Tu te rappelles ce qui t’est arrivé ? »

- « Oui ».

- « Mais pourquoi tu as fait ça ? »

- « Je crois que j’ai négligé le courant »

Eclat de rires dans l’assistance. Il a « négligé le courant » !

Et l’infirmière expatriée de nous raconter qu’elle a donné une part de gâteau à une employée congolaise de l’hôpital. Mais sa collègue le fait tomber par terre. Alors elle le ramasse et le porte à sa bouche en disant : « chez nous, les microbes sont distraits ».

Nouvel éclat de rires. Et chacun enchaîne avec des histoires « congolaises » où les expressions croustillantes nous font rire, certainement en partie pour dédramatiser ce que l’on vit dans ces contextes de guerre. Un autre nous parle d’un médecin qui regarde d’un peu trop près une infirmière qu’il semble convoiter. Il nous dit qu’il y a « baleine qui respire », comme on aurait dit en France qu’il y a « anguille sous roche ».

La bière, la musique, l’envie de décompresser, favorisent ces soirées où un rien nous fait rire, un bon remède pour mieux recharger nos batteries et ré-attaquer les journées à venir.

Seule une partie de l’équipe chirurgicale et un médecin urgentiste de garde à l’hôpital ne participent pas toujours à ces moments improvisés, à ces rituels où, avant d’aller se coucher, tout le monde se retrouve à peu près à la même heure au clair de lune à se laver les dents côte à côte. Ils ne sont pas pour autant exclus de l’équipe, mais, de part la contrainte de leurs horaires, ils participent seulement par intermittence à ces moments de détente.

Rutshuru est un programme où se mêlent passions et frustrations. Où l’équipe vit à 100 à l’heure si bien qu’elle a rarement l’occasion de s’extraire de cette course folle pour observer le travail accompli. Le RT, lui, endosse entre autres le rôle d’observateur et de régulateur. Il suit avec intérêt la situation contextuelle tandis que les autres peuvent s’adonner pleinement à leur travail médical. L’équipe est certes fatiguée, émotionnellement sollicitée, mais quand on l’interroge, elle dit que pour rien au monde elle ne troquerait sa place avec d’autres personnes.

Romain Gitenet

PS. Depuis, la ville de Rutshuru est tombée aux mains des rebelles du CNDP. Pendant les combats, l’équipe MSF a été réduite à l’équipe chirurgicale et à celle des urgences médicales, pour ce qui est des expatriés. Mais MSF n’a pas cessé de travailler à l’hôpital alors que les bombardements se poursuivaient en ville et que les blessés affluaient aux urgences. Le calme est maintenant revenu à Rutshuru, mais la situation reste instable.

Sur le chemin de blessés de Irak: Le petit Mohammed se confie à lui-même

TROIS SEQUENCES IMAGEES peuvent–elles suffire à tisser l’essentiel de l’histoire de Mohammed (8ans) ?

ESSAYONS…

Enfant blessé en Irak, patient à AmmanLA PREMIERE, se situe encore dans ces récits répétitifs d’explosions dont les déflagrations déchirent le ciel et la terre les habits comme les corps ne distinguant rien de l’humain et du reste. Aucune priorité n’est accordée, les morts et les survivants sont traités de la même façon… “le sauve qui peut” n’a pas sa place, il n’est que le fruit du hasard. Mohammed est pris dans ce tourbillon… Il allait au marché avec sa grand-mère et sa sœur… Elles meurent sur l’instant toutes les deux… Il survivra, découvert dans cette fumée opaque et noire qui suit le feu ravageur. Il ne perd pas conscience, seules, euphémisme, ses deux jambes semblent en poussière.

LA SECONDE SEQUENCE me fait témoin de cette histoire et de ce petit bonhomme qui entre en marchant malgré tout, disloqué, il lance en pas de côté ses jambes désarticulées et raides… Malgré ses incompréhensibles enjambés, il garde la ligne droite avec la précision du funambule sur son fil qui rattrape toujours son équilibre.

IL PEUT RACONTER l’avant, le marché… Sa sœur… Sa grand-mère, mais au moment où le réel surgit, il s’arrête m’adresse un extraordinaire sourire et fait avec ses mains un geste de dénégation « je ne me souviens pas »… Il m’interdit par ce simple geste de tomber dans les niaiseries des inconditionnels des débriefings systématiques, d’interroger plus avant.
Enfants blessés en Irak, à Amman pour des soins
DE CE TROU du réel qu’il a parfaitement repéré et repéré comme indicible, et hors sens, il en fait son affaire à lui. Cette mise en garde qu’il m’adresse, m’indique sa réponse à lui. Il n’avait rien perdu de la scène creusant l’irréparable brèche, mais sa logique à lui Mohammed, du haut de ses 8 ans, l’a emporté sur la logique de l’événement que tout un chacun jugerait impensable. Il m’invite à faire comme lui, échapper, surtout ne pas s’engluer dans la fascination du dramatique.

LA TROISIEME SEQUENCE devient simple alors, le « c’est comme ça » du symbolique, le fait rejoindre la réalité de sa vie, sa vie d’enfant blessé, il peut dire ses difficultés à marcher, les souffrances des traitements, mais aussi, petite revanche personnelle comment il arrive à jouer au foot…. Il peut rire et pleurer sa sœur compagne de jeux, son regard à l’éclat de ses émotions. Ce qu’il dit, sa douceur mature, et les très belles expressions de son visage sont le gage de sa propre victoire sur la tragédie familiale.

Maryvonne Bargues
Psychiatre Amman juin 08

Sur le chemin des blessés d’Irak: « Le corps dissous»

 Apprendre à marcher - patient à Amman

MALIHA A 40 ANS, veuve, son mari a été tué durant la guerre Irak  /Iran, elle est mère de 4 enfants…

L’HISTOIRE A PLUS d’un méchant tour dans son sac…Maliha fait ses courses dans un de ces grand » mall » , centres commerciaux de Bagdad , où là comme ailleurs la foule se presse, bruyante et animée…Encore une fois et soudainement, le ciel tonitrue, hurle dans un craquement de fin du monde et s’effondre en nuages de feux, pulvérisant la foule de ses flammes dévorantes…le feu illumine ce ciel assassin,  se déploient  ensuite le sombre tourbillon des poussières…les cris déchirants… .le silence de l’effroi.
Le compte “uncomptable” en fait, des morts et des corps disloqués sera à la « Une »  une fois encore, une fugitive image…
 

MALIHA EST DU nombre , très heureusement seule, une de ses jambes est broyée…Quelques temps après des soins précaires des hôpitaux iraquiens qui faute de moyens ne peuvent soigner.. elle sera en chaise roulante.

 QUELQUES TEMPS APRES aussi entrent dans la maison des milices inconnues qui froidement vont abattre sa sœur et son mari leurs 2 enfants de 18 et 16 ans.Elle est épargnée, ravalée au rang de témoin impuissant.

JE VOIS MALIHA… Elle m’apparaît comme « une petite chose »  recroquevillée,  un souffle ténu gémissant sans parole articulée …je ne sais encore rien de son histoire, elle se désigne seulement dans une sourde complainte douloureuse. Son corps entier souffre de partout sans distinction aucune, comme si, seule la douleur pouvait la maintenir dans le monde des vivants, au dessus d’une complète dissolution.

SA MAIN SE crispe sur un mobile( qui je pense la relie à sa famille restée en Irak…) Son regard est rivé sur cet objet, en fait tourne en boucle sur ce portable le film d’horreur des corps étendus, morts, de sa sœur et sa famille.. elle finit par me le montrer, je comprends alors… ..Maliha est restée figée,identifiée à ces images d’horreur et ne peut que se dissoudre en elles… Aucune parole jusqu’alors ne pouvant rompre cette fascination… cela durait depuis  deux ans maintenant !!

 LA SUITE N’EFFACERA pas les drames intimes de Maliha de ce qu’elle a vu dans la réalité,  mais elle est en mesure de s’en séparer de faire passer au dire, ce qui l’englobait totalement, seule maintenant sa jambe blessée est désignée comme source de souffrance ; Elle a retrouvée la liberté de se mouvoir, de réhabiliter  son propre corps.Ce qu’elle me dit chaque jour est de plus en plus habité et animé,  ses mains accompagnent ses récits, elles  se sont libérées du portable, de l’image traumatique qui avait la perfidie de ne pas être un fantasme…. Parler de sa sœur et sa famille, les réinviter dans son histoire a restitué à Maliha sa réalité et un possible futur.

 Maryvonne Bargues    Psychiatre Amman May 2008

Ali : l’ordinaire et le tragique.

SUR LE CHEMIN DE BLESSES D’IRAK (4)…    

 UN HOMME JEUNE et distingué pousse une chaise roulante, celle d’Ali, son fils  5 ans, souriant vif avec le charme de ces enfants dorés des gamins du Moyen orient, Ce jeune garçon prépare son moignon afin de pouvoir remarcher avec une prothése.un de ses pieds est amputé l’autre réduit à un lambeau de chair qu’il tente, je le verrai par la suite, de rendre approprié à ses déplacements.       

ILS VIENNENT DE Bagdad. Il y a quelques temps, Ali avec sa mère et son oncle a croisé la menace quotidienne du chaos…l’explosion qui pulvérise dans un brouillard de poussière de feu, tout ce qui est à proximité, transformant en projectiles, passants, bitume, buildings, bref tout ce qui fait le paysage et la vie ordinaire de la rue des villes.
 

LES CADAVRES S’ALIGNENT, les blessés se fracassent un peu plus. Quand prend fin ce funeste feu d’artifice…commence le ballet des ambulances.

 ALI,  EST FRACTURE de partout, couvert de sang, sidéré et comme  inerte.Il est si pale, il est considéré comme un enfant mort. L’étourdissant fracas, le bruyant bourdonnement des flammes n’autorisent à personne d’entendre le  souffle si mince d’Ali ne pouvant crier pour appeler sa mère…  Les cadavres déposés à la hâte dans des picks- up s’amoncellent, Ali s’y retrouve avec d’autres corps Terrifiante ((et heureuse ?)  coïncidence, Ali est jeté sur le corps de sa mère…
           Tout cela sera peut-être restitué en 2 secondes à la TV…
 

L’HISTOIRE POURRAIT S’ARRÊTER là, c’est ainsi en Irak, après tout on le sait, et n’est ce pas rentré  dans notre quotidien médiatique ? Certains jours le chaos et l’horreur attendent à la porte, le lendemain, ils vous transpercent le corps…

 UNE NOTRE SINGULIERE défier cette réalité acceptée par nous qui ne sommes concernés que de très loin. Ali notre petit « Dormeur du Val » irakien va reprendre connaissance et pourra  raconter le peu, mais l’essentielle sensation vécue dans le pick- up…il était là appelant sa mère qui ne répondait pas…

je croyais qu’elle dormait…j’appelais…j’appelais j’ai toujours l’image là (montrant sa tête) après je sais plus”

C’EST ALORS QUE sa conscience l’a abandonné pour quelques jours .Seul, survivant dans le pick- up parmi les cadavres, Ali fixe cet instant, ce point de réel en une image qui ne sera qu’à lui. Traumatisme et fantasme se conjoignent là.

 MAINTENANT LA SORTIE du traumatisme est de l’ordre de l’acte qui fait relance…  Ali et son père attentif sont là, décidés à subir ce qui reste à subir au niveau des soins, de ce qui redonnera le maximum d’autonomie pour affronter la suite.
        

CET EVENEMENT TRAGIQUE  comme beaucoup sera peut-être le début très unique d’une histoire dont il se débrouillera?  Ses rires, son espièglerie, sa façon de tout transformer en jeux et   en humour, l’absence de plaintes, ses investissements de toutes sortes  me feraient volontiers penser qu’Ali peut échapper à la fascination qu’induit l’horreur vécue.

  CERTES LES OMBRES de la nuit et les lueurs des flammes, résurgence de ce qu’il a vu, sont encore capables de le faire frissonner, mais après tout ?
    Maryvonne Bargues  (psychiatre Amman )

Irruption de la violence…Ils étaient frères avant ?

SUR LE CHEMIN DE BLESSES D’IRAK  (3)…

C’EST PROBABLEMENT STUPIDE de commencer l’histoire de Nahel en disant que c’est un superbe jeune homme… Ses multiples blessures et  boiteries n’entament pas l’allure que lui donne sa haute taille et son  visage très doux. Une paradoxale expression de jeunesse triste et sans espoir dans le regard interroge, il est discret comme ceux qui détiennent un secret très lourd qui ne peut se dire.

NAHEL VIVAIT A Bagdad dans un quartier musulman à majorité chiite…mais il est mixte, chiite et sunnites (le 2 courants principaux de la religion musulmane)  se côtoyaient en bonne intelligence de ce que disent les Irakiens, jusque avant le début de la guerre, 

 nous étions comme des frères”. 

La mère de Nahel est chiite, le père sunnite, les enfants différemment orientés. Nahel et Abdallah son  frère sont sunnites.

2003, ECLATE LA  guerre, et ce que l’on sait de leurre, de ce mélange de naïveté et de mauvais calculs politiques comme en faux semblants… et tout se brouille…   les tonnes de  missiles déversés entraînent des ripostes imprévues ou souhaitées , nul ne sait vraiment. La situation est ingérable… Se multiplient les attaques terroristes, les ripostes confuses dont on ne sait plus qui est avec ou contre qui, et pourquoi…les bombardements américains frôlent et se confondent avec les explosions quotidiennes …

Patient irakien à AmmanBREF LA GUERRE est là, partout, ses effets indésirables (euphémisme) se complètent se mélangent, se contredisent. Les différences de religions deviennent un prétexte habilement utilisé. Les milices se  forment, certaines officielles et repérés, d’autres, plus artisanales et pas moins dangereuses pour les civils.
Une guerre n’est plus comme dans nos cauchemars d’antan, les bons contre les mauvais…

NAHEL EST KIDNAPPE  au hasard ou comme un symbole de ce quartier qui ne peut plus rester mixte ?…par ses voisins chiites, il les reconnaît, mais plus personne ne plaisante, la fraternité d’avant a pris le vent de la haine, c’est l’autre face de la médaille qui l’emporte, il est ligoté humilié et des balles sont tirées à bout portant dans ses jambes. Il perd connaissance, laissé pour mort il se réveille il ne sait comment à l’hôpital .Après les 1ers soins, des plâtres sont hâtivement posés sur les multiples fractures par  un médecin qui lui conseille de fuir, des coups de feux de milices couvrent tout l’hôpital visant qui ? quoi ? lui ? peut-être …nul ne sait..

NE POUVANT MARCHER  béquillé, et souffrant, il appelle son frère, ils déambulent ensemble jusqu’à la maison de la mère. Le bruit des détonations entendues à l’hôpital se prolongent dans les rues, les balles fusent comme sans but précis. Les « gun- triggers », Iraquiens miliciens, Iraquiens de l’armée officielle, Américains etc…deviennent détenteurs à leur insu d’une fonction ordalique, recouvrant le pays entier.

DANS LA NUIT du  lendemain, les mêmes voisins de Nahel, reviennent Ils tuent  son frère Abdallah sous ses yeux  d’un balle dans la tête . Volant la voiture, ces  «  voisins de l’autre bord » emporteront le corps, c’est la dernière humiliation, vécue comme la pire…
Avant de fuir ils mettent Nahel,dans un sac lui enjoignant de quitter à tout jamais l’’Irak, ponctuant la menace d’une dernière balle…mais ne l’achève pas…a-t-il eu une chance ? délabré mais en vie ?

MAINTENANT NAHEL DOIT  vivre avec tout ça.. Il boîte avec ses béquilles, ne marchera plus comme avant, il ne reverra plus son pays, ses cheveux ont blanchis soudainement, mais surtout, chaque jour  il me répète :

 mon frère est mort par ma faute, je n’aurai jamais dû l’appeler à l’aide”

CE SOUVENIR EST à jamais  oppressant, empêchant tout sommeil Le visage pulvérisé du frère devant lui s’impose nuit et jour. Le « Ca se souvient » occupe tout son esprit dépassant forcément la banalité du « je me souviens » des souvenirs partagés. Redonner une place à ce qui fait lien social quand on a tout perdu ? Renouer cette rencontre intime de son histoire avec l’Histoire ?..Alors que l’on sait que les hommes qui tissent en ce moment l’Histoire de l’Irak ont tourné le dos à la raison…

CES QUESTIONS SE  posent, nos tentatives de réponses sont probablement dérisoires, mais nahel retrouve un sommeil de temps à autre, il s’est teint les cheveux, d’abord coupable d’effacer la trace blanche que la mort de son frère avait fait surgir, puis l’admettant, il dit que sa peur s’estompe, il ne se cache plus.

CE N’EST SANS doute pas suffisant pour  croire, à la « féerie du printemps » ou aux lendemains plus cléments …mais… j’emprunte cette expression lue quelque part:

les nénuphars éclosent sur les eaux croupissantes du marais”.

Maryvonne Bargues
             psychiatre Amman avril 2008

Amman sur le chemin des blessés d’Irak: « la craie à la main »

IL AVAIT LA craie à la main, enseignant les étudiants d’une Université irakienne… C’est la dernière image que Abdel aura de lui d’avant…d’avant le fracas étourdissant de l’explosion.

Chirurgie réparatrice pour un enfant irakien blessé par une explosion 

LES AVIONS DE de chasse américains survolent et s’inquiètent de la forêt et de l’abondante verdure qui faisait la fierté du domaine universitaire de cette région de l’Irak. Là dans ces arbres pourraient se cacher des « résistants »….En quelque secondes le campus sera réduit à un entrelacs de ruines, les  fragments des corps se  projettent vers le ciel, dans un dernier sursaut à la rencontre des bombes qui les ont catapulté dans un nuage de feu  avant de retomber en flamme..

ABDEL NE MOURRA mourra pas, mais il reste sans visage, à la place des joues, du nez, des oreilles, de la bouche… une caverne d’où émerge un regard absent,  complètement dépourvu de ce qui habituellement en souligne l’expression.. Lui même s’est absenté dans un coma profond, lui sont ainsi épargné pour un temps les visions d’horreur de ses amis réduits en cendres, de ses étudiants pas tous saufs évidemment…

ABDEL, LA CRAIE à la main ( dans son récit il insiste beaucoup sur ce souvenir résiduel le situant encore socialement) professait l’Histoire arabique moderne…quand celle-ci vient s’inscrire sans ménagement dans son trajet personnel. Il  se réveille 2 mois plus tard et restera étranger à lui-même une année entière…  durant une année entière…

 je n’étais rien, qu’une question”  

 Il ignorait tout de son identité , sa femme et ses enfants étaient des inconnus pour lui qui ne se reconnaissait pas lui-même. Aux épuisants temps de questionnement, seule étincelle de survie, suivaient  l’abattement et l’indifférence de sa conscience qui s’éteignait. Il se décrit très bien avec ses bandages approximatifs à la place d’un visage, vivant vaille que vaille comme un fantôme dans un entredeux monde…

UN INCIDENT HEUREUX lui fait retrouver la conscience, en rattrapant machinalement une (sa) petite fille Saja qui allait tomber, maladroitement il tombe à son tour …sur la tête (comme au cinéma, c’est ainsi qu’Abdel le raconte avec humour) après un temps de perte de connaissance sans gravité, celle-ci va lui revenir progressivement. Il nomme alors dans un langage déformé par ses blessures, mais…il se nomme, nomme sa femme, ses enfants avec une vraie jouissance (« je répétais les noms tout étourdi »). Avec la capacité de nommer, il retrouve naturellement sa place…

L’HOMME QUI TENAIT la craie, le professeur d’Histoire de 45ans,  reste sans visage longtemps…il est alors (après multes acrobaties «  administratives ») évacué sur Amman…Depuis un an l’entreprise de reconstruction patiente, tantôt prometteuse , mais pas toujours élevée à la hauteur de l’idéal recherché.. commence avec ses succès, ses échecs, ses attentes, ses espoirs ses déceptions,et aussi un certain contentement… 

 L’HUMEUR OSCILLE SOUVENT, lentement se travaille le retour à une image pas forcément décente, pas forcément inacceptable non plus. La perte des amis, des élèves,, l’éloignement de la famille retrouvée qui elle reste sur le terrain du danger…tout cela fait le background de la difficulté à trouver un nouvel accord avec la vie.

 HIER ABDEL QUI a toujours la photo de l’homme qu’il était avant dans sa poche (plutôt élégant et séduisant) me dit comme une victoire:

 cette photo ne me touche plus, depuis une semaine cette image de moi a déserté mes rêves de la nuit,  dans mes rêves maintenant je me vois comme  ce que je suis devenu… et ce n’est pas triste.”

LA FUREUR ASSOURDISSANTE et assassine déployée dans toutes les guerres aveugles continue à endeuiller et délabrer les Abdel et ses amis. Abdel a été une des premières victimes en 2003…

Maryvonne Bargues, psychiatre Amman Avril 08

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