Archive for the 'Irak / Iraq' Category

Sri Lanka - Paul McMaster, mes derniers jours à l’hôpital de Vavuniya

Je n’oublierai pas le cas de ce petit garçon qui souffrait de blessures causées par une explosion. Il était allongé au milieu des blessés dans toute cette agitation avec son grand frère à peine âgé de neuf ans qui prenait soin de lui. Ce grand frère veillait très calmement à ce qu’il ait toujours de l’eau à boire, et montrait une extrême bravoure… Et cette image m’accompagnera longtemps.

Il y a aussi cette petite fille, elle doit avoir 7 ou 8 ans et a perdu sa jambe. Elle ne sait pas où se trouvent ses parents. Quand on lui a parlé, elle était très nerveuse. Les infirmières m’ont expliqué qu’au Sri Lanka les petites filles dansent la danse traditionnelle. Alors je lui ai promis qu’elle pourrait danser de nouveau. Et, vraiment, notre mission sera de rendre ça possible, un jour. Elle devra attendre que ses blessures guérissent, puis on lui posera une jambe artificielle ce qui serait très difficile à réaliser, ici, au Sri Lanka. Mais simplement de lui promettre que cela sera possible un jour, je le prends sur moi.

Entre le 20 avril et le 8 mai, les équipes du ministère de la Santé et de MSF ont procédé à 963 opérations chirurgicales dans l’hôpital de Vavuniya. Plus de 90% d’entre elles concernaient des blessures causées par le conflit.

Cette dernière semaine dans l’hôpital, on a assisté à un changement radical. Un grand nombre de patients ont pu sortir, on a pu prendre en charge les patients moins graves qui s’étaient accumulés la semaine précédente et enfin, on a pu décharger des patients.

Tout ceci signifie beaucoup d’opérations chirurgicales, dont une grande majorité sont mineures. Ces dernières semaines, l’équipe n’a pas quitté le bloc opératoire. Grâce à l’aide de l’équipe sri-lankaise qui travaille avec nous, on a pu commencé à réinstaller les patients qui jusqu’à présent s’étaient entassé dans les couloirs et dans les allées. On peut désormais leur offrir une bonne prise en charge dans des lits et pour certains, on a pu les décharger aussi.

Aujourd’hui, nous avons environ 380 patients qui nécessitent de la chirurgie. C’est la première fois depuis mon arrivée que l’on passe sous la barre des 400. Cela montre qu’un grand nombre de patients ont pu quitter l’hôpital. J’ai effectué plusieurs visites dans les camps de déplacés, là où les patients se rendent à leur sortie. J’ai discuté avec les représentants du ministère de la Santé et des médecins pour voir comment on pouvait continuer d’assurer un suivi à ces patients.

Des patients quittent l’hôpital pour les camps avec des plâtres aux bras, un traitement à suivre pour leurs jambes qui requiert un suivi, des membres amputés. Certains d’entre eux ont même leurs bras ainsi que leurs jambes et nous essayons de voir ce que nous pouvons faire pour eux.

J’espère laisser derrière moi une équipe bien organisée, bien préparée, un hôpital qui fonctionne mieux et qui continuera de le faire pour les prochaines semaines.

Paul McMaster a quitté Vavuniya le 8 mai. L’équipe chirurgicale composée de 3 chirurgiens et d’une infirmière de bloc continue le travail, à l’hôpital de Vavuniya.

Sur le chemin de blessés de Irak: Le petit Mohammed se confie à lui-même

TROIS SEQUENCES IMAGEES peuvent–elles suffire à tisser l’essentiel de l’histoire de Mohammed (8ans) ?

ESSAYONS…

Enfant blessé en Irak, patient à AmmanLA PREMIERE, se situe encore dans ces récits répétitifs d’explosions dont les déflagrations déchirent le ciel et la terre les habits comme les corps ne distinguant rien de l’humain et du reste. Aucune priorité n’est accordée, les morts et les survivants sont traités de la même façon… “le sauve qui peut” n’a pas sa place, il n’est que le fruit du hasard. Mohammed est pris dans ce tourbillon… Il allait au marché avec sa grand-mère et sa sœur… Elles meurent sur l’instant toutes les deux… Il survivra, découvert dans cette fumée opaque et noire qui suit le feu ravageur. Il ne perd pas conscience, seules, euphémisme, ses deux jambes semblent en poussière.

LA SECONDE SEQUENCE me fait témoin de cette histoire et de ce petit bonhomme qui entre en marchant malgré tout, disloqué, il lance en pas de côté ses jambes désarticulées et raides… Malgré ses incompréhensibles enjambés, il garde la ligne droite avec la précision du funambule sur son fil qui rattrape toujours son équilibre.

IL PEUT RACONTER l’avant, le marché… Sa sœur… Sa grand-mère, mais au moment où le réel surgit, il s’arrête m’adresse un extraordinaire sourire et fait avec ses mains un geste de dénégation « je ne me souviens pas »… Il m’interdit par ce simple geste de tomber dans les niaiseries des inconditionnels des débriefings systématiques, d’interroger plus avant.
Enfants blessés en Irak, à Amman pour des soins
DE CE TROU du réel qu’il a parfaitement repéré et repéré comme indicible, et hors sens, il en fait son affaire à lui. Cette mise en garde qu’il m’adresse, m’indique sa réponse à lui. Il n’avait rien perdu de la scène creusant l’irréparable brèche, mais sa logique à lui Mohammed, du haut de ses 8 ans, l’a emporté sur la logique de l’événement que tout un chacun jugerait impensable. Il m’invite à faire comme lui, échapper, surtout ne pas s’engluer dans la fascination du dramatique.

LA TROISIEME SEQUENCE devient simple alors, le « c’est comme ça » du symbolique, le fait rejoindre la réalité de sa vie, sa vie d’enfant blessé, il peut dire ses difficultés à marcher, les souffrances des traitements, mais aussi, petite revanche personnelle comment il arrive à jouer au foot…. Il peut rire et pleurer sa sœur compagne de jeux, son regard à l’éclat de ses émotions. Ce qu’il dit, sa douceur mature, et les très belles expressions de son visage sont le gage de sa propre victoire sur la tragédie familiale.

Maryvonne Bargues
Psychiatre Amman juin 08

Sur le chemin des blessés d’Irak: « Le corps dissous»

 Apprendre à marcher - patient à Amman

MALIHA A 40 ANS, veuve, son mari a été tué durant la guerre Irak  /Iran, elle est mère de 4 enfants…

L’HISTOIRE A PLUS d’un méchant tour dans son sac…Maliha fait ses courses dans un de ces grand » mall » , centres commerciaux de Bagdad , où là comme ailleurs la foule se presse, bruyante et animée…Encore une fois et soudainement, le ciel tonitrue, hurle dans un craquement de fin du monde et s’effondre en nuages de feux, pulvérisant la foule de ses flammes dévorantes…le feu illumine ce ciel assassin,  se déploient  ensuite le sombre tourbillon des poussières…les cris déchirants… .le silence de l’effroi.
Le compte “uncomptable” en fait, des morts et des corps disloqués sera à la « Une »  une fois encore, une fugitive image…
 

MALIHA EST DU nombre , très heureusement seule, une de ses jambes est broyée…Quelques temps après des soins précaires des hôpitaux iraquiens qui faute de moyens ne peuvent soigner.. elle sera en chaise roulante.

 QUELQUES TEMPS APRES aussi entrent dans la maison des milices inconnues qui froidement vont abattre sa sœur et son mari leurs 2 enfants de 18 et 16 ans.Elle est épargnée, ravalée au rang de témoin impuissant.

JE VOIS MALIHA… Elle m’apparaît comme « une petite chose »  recroquevillée,  un souffle ténu gémissant sans parole articulée …je ne sais encore rien de son histoire, elle se désigne seulement dans une sourde complainte douloureuse. Son corps entier souffre de partout sans distinction aucune, comme si, seule la douleur pouvait la maintenir dans le monde des vivants, au dessus d’une complète dissolution.

SA MAIN SE crispe sur un mobile( qui je pense la relie à sa famille restée en Irak…) Son regard est rivé sur cet objet, en fait tourne en boucle sur ce portable le film d’horreur des corps étendus, morts, de sa sœur et sa famille.. elle finit par me le montrer, je comprends alors… ..Maliha est restée figée,identifiée à ces images d’horreur et ne peut que se dissoudre en elles… Aucune parole jusqu’alors ne pouvant rompre cette fascination… cela durait depuis  deux ans maintenant !!

 LA SUITE N’EFFACERA pas les drames intimes de Maliha de ce qu’elle a vu dans la réalité,  mais elle est en mesure de s’en séparer de faire passer au dire, ce qui l’englobait totalement, seule maintenant sa jambe blessée est désignée comme source de souffrance ; Elle a retrouvée la liberté de se mouvoir, de réhabiliter  son propre corps.Ce qu’elle me dit chaque jour est de plus en plus habité et animé,  ses mains accompagnent ses récits, elles  se sont libérées du portable, de l’image traumatique qui avait la perfidie de ne pas être un fantasme…. Parler de sa sœur et sa famille, les réinviter dans son histoire a restitué à Maliha sa réalité et un possible futur.

 Maryvonne Bargues    Psychiatre Amman May 2008

Ali : l’ordinaire et le tragique.

SUR LE CHEMIN DE BLESSES D’IRAK (4)…    

 UN HOMME JEUNE et distingué pousse une chaise roulante, celle d’Ali, son fils  5 ans, souriant vif avec le charme de ces enfants dorés des gamins du Moyen orient, Ce jeune garçon prépare son moignon afin de pouvoir remarcher avec une prothése.un de ses pieds est amputé l’autre réduit à un lambeau de chair qu’il tente, je le verrai par la suite, de rendre approprié à ses déplacements.       

ILS VIENNENT DE Bagdad. Il y a quelques temps, Ali avec sa mère et son oncle a croisé la menace quotidienne du chaos…l’explosion qui pulvérise dans un brouillard de poussière de feu, tout ce qui est à proximité, transformant en projectiles, passants, bitume, buildings, bref tout ce qui fait le paysage et la vie ordinaire de la rue des villes.
 

LES CADAVRES S’ALIGNENT, les blessés se fracassent un peu plus. Quand prend fin ce funeste feu d’artifice…commence le ballet des ambulances.

 ALI,  EST FRACTURE de partout, couvert de sang, sidéré et comme  inerte.Il est si pale, il est considéré comme un enfant mort. L’étourdissant fracas, le bruyant bourdonnement des flammes n’autorisent à personne d’entendre le  souffle si mince d’Ali ne pouvant crier pour appeler sa mère…  Les cadavres déposés à la hâte dans des picks- up s’amoncellent, Ali s’y retrouve avec d’autres corps Terrifiante ((et heureuse ?)  coïncidence, Ali est jeté sur le corps de sa mère…
           Tout cela sera peut-être restitué en 2 secondes à la TV…
 

L’HISTOIRE POURRAIT S’ARRÊTER là, c’est ainsi en Irak, après tout on le sait, et n’est ce pas rentré  dans notre quotidien médiatique ? Certains jours le chaos et l’horreur attendent à la porte, le lendemain, ils vous transpercent le corps…

 UNE NOTRE SINGULIERE défier cette réalité acceptée par nous qui ne sommes concernés que de très loin. Ali notre petit « Dormeur du Val » irakien va reprendre connaissance et pourra  raconter le peu, mais l’essentielle sensation vécue dans le pick- up…il était là appelant sa mère qui ne répondait pas…

je croyais qu’elle dormait…j’appelais…j’appelais j’ai toujours l’image là (montrant sa tête) après je sais plus”

C’EST ALORS QUE sa conscience l’a abandonné pour quelques jours .Seul, survivant dans le pick- up parmi les cadavres, Ali fixe cet instant, ce point de réel en une image qui ne sera qu’à lui. Traumatisme et fantasme se conjoignent là.

 MAINTENANT LA SORTIE du traumatisme est de l’ordre de l’acte qui fait relance…  Ali et son père attentif sont là, décidés à subir ce qui reste à subir au niveau des soins, de ce qui redonnera le maximum d’autonomie pour affronter la suite.
        

CET EVENEMENT TRAGIQUE  comme beaucoup sera peut-être le début très unique d’une histoire dont il se débrouillera?  Ses rires, son espièglerie, sa façon de tout transformer en jeux et   en humour, l’absence de plaintes, ses investissements de toutes sortes  me feraient volontiers penser qu’Ali peut échapper à la fascination qu’induit l’horreur vécue.

  CERTES LES OMBRES de la nuit et les lueurs des flammes, résurgence de ce qu’il a vu, sont encore capables de le faire frissonner, mais après tout ?
    Maryvonne Bargues  (psychiatre Amman )

Irruption de la violence…Ils étaient frères avant ?

SUR LE CHEMIN DE BLESSES D’IRAK  (3)…

C’EST PROBABLEMENT STUPIDE de commencer l’histoire de Nahel en disant que c’est un superbe jeune homme… Ses multiples blessures et  boiteries n’entament pas l’allure que lui donne sa haute taille et son  visage très doux. Une paradoxale expression de jeunesse triste et sans espoir dans le regard interroge, il est discret comme ceux qui détiennent un secret très lourd qui ne peut se dire.

NAHEL VIVAIT A Bagdad dans un quartier musulman à majorité chiite…mais il est mixte, chiite et sunnites (le 2 courants principaux de la religion musulmane)  se côtoyaient en bonne intelligence de ce que disent les Irakiens, jusque avant le début de la guerre, 

 nous étions comme des frères”. 

La mère de Nahel est chiite, le père sunnite, les enfants différemment orientés. Nahel et Abdallah son  frère sont sunnites.

2003, ECLATE LA  guerre, et ce que l’on sait de leurre, de ce mélange de naïveté et de mauvais calculs politiques comme en faux semblants… et tout se brouille…   les tonnes de  missiles déversés entraînent des ripostes imprévues ou souhaitées , nul ne sait vraiment. La situation est ingérable… Se multiplient les attaques terroristes, les ripostes confuses dont on ne sait plus qui est avec ou contre qui, et pourquoi…les bombardements américains frôlent et se confondent avec les explosions quotidiennes …

Patient irakien à AmmanBREF LA GUERRE est là, partout, ses effets indésirables (euphémisme) se complètent se mélangent, se contredisent. Les différences de religions deviennent un prétexte habilement utilisé. Les milices se  forment, certaines officielles et repérés, d’autres, plus artisanales et pas moins dangereuses pour les civils.
Une guerre n’est plus comme dans nos cauchemars d’antan, les bons contre les mauvais…

NAHEL EST KIDNAPPE  au hasard ou comme un symbole de ce quartier qui ne peut plus rester mixte ?…par ses voisins chiites, il les reconnaît, mais plus personne ne plaisante, la fraternité d’avant a pris le vent de la haine, c’est l’autre face de la médaille qui l’emporte, il est ligoté humilié et des balles sont tirées à bout portant dans ses jambes. Il perd connaissance, laissé pour mort il se réveille il ne sait comment à l’hôpital .Après les 1ers soins, des plâtres sont hâtivement posés sur les multiples fractures par  un médecin qui lui conseille de fuir, des coups de feux de milices couvrent tout l’hôpital visant qui ? quoi ? lui ? peut-être …nul ne sait..

NE POUVANT MARCHER  béquillé, et souffrant, il appelle son frère, ils déambulent ensemble jusqu’à la maison de la mère. Le bruit des détonations entendues à l’hôpital se prolongent dans les rues, les balles fusent comme sans but précis. Les « gun- triggers », Iraquiens miliciens, Iraquiens de l’armée officielle, Américains etc…deviennent détenteurs à leur insu d’une fonction ordalique, recouvrant le pays entier.

DANS LA NUIT du  lendemain, les mêmes voisins de Nahel, reviennent Ils tuent  son frère Abdallah sous ses yeux  d’un balle dans la tête . Volant la voiture, ces  «  voisins de l’autre bord » emporteront le corps, c’est la dernière humiliation, vécue comme la pire…
Avant de fuir ils mettent Nahel,dans un sac lui enjoignant de quitter à tout jamais l’’Irak, ponctuant la menace d’une dernière balle…mais ne l’achève pas…a-t-il eu une chance ? délabré mais en vie ?

MAINTENANT NAHEL DOIT  vivre avec tout ça.. Il boîte avec ses béquilles, ne marchera plus comme avant, il ne reverra plus son pays, ses cheveux ont blanchis soudainement, mais surtout, chaque jour  il me répète :

 mon frère est mort par ma faute, je n’aurai jamais dû l’appeler à l’aide”

CE SOUVENIR EST à jamais  oppressant, empêchant tout sommeil Le visage pulvérisé du frère devant lui s’impose nuit et jour. Le « Ca se souvient » occupe tout son esprit dépassant forcément la banalité du « je me souviens » des souvenirs partagés. Redonner une place à ce qui fait lien social quand on a tout perdu ? Renouer cette rencontre intime de son histoire avec l’Histoire ?..Alors que l’on sait que les hommes qui tissent en ce moment l’Histoire de l’Irak ont tourné le dos à la raison…

CES QUESTIONS SE  posent, nos tentatives de réponses sont probablement dérisoires, mais nahel retrouve un sommeil de temps à autre, il s’est teint les cheveux, d’abord coupable d’effacer la trace blanche que la mort de son frère avait fait surgir, puis l’admettant, il dit que sa peur s’estompe, il ne se cache plus.

CE N’EST SANS doute pas suffisant pour  croire, à la « féerie du printemps » ou aux lendemains plus cléments …mais… j’emprunte cette expression lue quelque part:

les nénuphars éclosent sur les eaux croupissantes du marais”.

Maryvonne Bargues
             psychiatre Amman avril 2008

Mehran - our first patient

Hello dear friends,

This is Ali

This is Ali

TOMORROW IS A great day for him and for the team of Medecins Sans Frontieres in Mehran, Iran. As part of the MSF package of programs for surgical treatment of Iraqi war victims, we will do our first elective operation tomorrow, and Ali will be our first patient.

HE IS 25 years old and this is his story:

ALI LIVES IN Baghdad. Four years ago he was driving through the city to take his sick brother to hospital. His mother and his pregnant sister were with them in the car. As they reached an American check-point, the soldiers opened fire without warning. Ali’s mother and his sister died immediately. His brother survived a gunshot wound to the head but he is now blind. Ali himself received a gunshot to his femur just above the knee. This fracture is healed now, but he can only bend his knee 30 degrees. He is in constant pain when walking. He can only walk 200 yards and he is unable to work.

WHEN ALI CAME home from hospital, an American general appeared at his house and apologized for the incident. He said that Ali’s family had been shot accidentally.

TOMORROW (12.04.08) I will operate on Ali. He is convinced that it will bring him strength if as many people as possible think about him at this time; and I believe that as many people as possible should know his story.

NOW YOU KNOW.

Dr Michael Rosck
Orthopaedic Surgeon
Mehran, MSF

PS
12.04.08 - 21.30 ALI’S OPERATION WENT well and we hope that he will make good progress post-operatively

Amman sur le chemin des blessés d’Irak: « la craie à la main »

IL AVAIT LA craie à la main, enseignant les étudiants d’une Université irakienne… C’est la dernière image que Abdel aura de lui d’avant…d’avant le fracas étourdissant de l’explosion.

Chirurgie réparatrice pour un enfant irakien blessé par une explosion 

LES AVIONS DE de chasse américains survolent et s’inquiètent de la forêt et de l’abondante verdure qui faisait la fierté du domaine universitaire de cette région de l’Irak. Là dans ces arbres pourraient se cacher des « résistants »….En quelque secondes le campus sera réduit à un entrelacs de ruines, les  fragments des corps se  projettent vers le ciel, dans un dernier sursaut à la rencontre des bombes qui les ont catapulté dans un nuage de feu  avant de retomber en flamme..

ABDEL NE MOURRA mourra pas, mais il reste sans visage, à la place des joues, du nez, des oreilles, de la bouche… une caverne d’où émerge un regard absent,  complètement dépourvu de ce qui habituellement en souligne l’expression.. Lui même s’est absenté dans un coma profond, lui sont ainsi épargné pour un temps les visions d’horreur de ses amis réduits en cendres, de ses étudiants pas tous saufs évidemment…

ABDEL, LA CRAIE à la main ( dans son récit il insiste beaucoup sur ce souvenir résiduel le situant encore socialement) professait l’Histoire arabique moderne…quand celle-ci vient s’inscrire sans ménagement dans son trajet personnel. Il  se réveille 2 mois plus tard et restera étranger à lui-même une année entière…  durant une année entière…

 je n’étais rien, qu’une question”  

 Il ignorait tout de son identité , sa femme et ses enfants étaient des inconnus pour lui qui ne se reconnaissait pas lui-même. Aux épuisants temps de questionnement, seule étincelle de survie, suivaient  l’abattement et l’indifférence de sa conscience qui s’éteignait. Il se décrit très bien avec ses bandages approximatifs à la place d’un visage, vivant vaille que vaille comme un fantôme dans un entredeux monde…

UN INCIDENT HEUREUX lui fait retrouver la conscience, en rattrapant machinalement une (sa) petite fille Saja qui allait tomber, maladroitement il tombe à son tour …sur la tête (comme au cinéma, c’est ainsi qu’Abdel le raconte avec humour) après un temps de perte de connaissance sans gravité, celle-ci va lui revenir progressivement. Il nomme alors dans un langage déformé par ses blessures, mais…il se nomme, nomme sa femme, ses enfants avec une vraie jouissance (« je répétais les noms tout étourdi »). Avec la capacité de nommer, il retrouve naturellement sa place…

L’HOMME QUI TENAIT la craie, le professeur d’Histoire de 45ans,  reste sans visage longtemps…il est alors (après multes acrobaties «  administratives ») évacué sur Amman…Depuis un an l’entreprise de reconstruction patiente, tantôt prometteuse , mais pas toujours élevée à la hauteur de l’idéal recherché.. commence avec ses succès, ses échecs, ses attentes, ses espoirs ses déceptions,et aussi un certain contentement… 

 L’HUMEUR OSCILLE SOUVENT, lentement se travaille le retour à une image pas forcément décente, pas forcément inacceptable non plus. La perte des amis, des élèves,, l’éloignement de la famille retrouvée qui elle reste sur le terrain du danger…tout cela fait le background de la difficulté à trouver un nouvel accord avec la vie.

 HIER ABDEL QUI a toujours la photo de l’homme qu’il était avant dans sa poche (plutôt élégant et séduisant) me dit comme une victoire:

 cette photo ne me touche plus, depuis une semaine cette image de moi a déserté mes rêves de la nuit,  dans mes rêves maintenant je me vois comme  ce que je suis devenu… et ce n’est pas triste.”

LA FUREUR ASSOURDISSANTE et assassine déployée dans toutes les guerres aveugles continue à endeuiller et délabrer les Abdel et ses amis. Abdel a été une des premières victimes en 2003…

Maryvonne Bargues, psychiatre Amman Avril 08

Irak, que perçoit-on depuis Amman?

LE 5ème ANNIVERSAIRE de la guerre en Irak vientLa façade de l’hôpital du Croissant rouge à Amman. d’être commenté, certains même le fêtent comme un succès. Dick Cheney le relate dans la presse « it was successful… dramaticly ! » à entendre comme « un succès spectaculaire » si l’on traduit bien

Que perçoit-on depuis Amman ?

AMMAN, UN ENVIRONNEMENT blanc, clair, riant, qui peut-être même ressenti comme accueillant…des constructions dont le béton est recouvert de cette pierre blanche d’ici, de somptueux hôtels très modernes, des banques non moins somptueuses, de larges avenues, 2 millions et demi d’habitants dans un trafic embrouillé de voitures. Cette ville paraît (à 1ère vue) sage, bien rangée, sans l’évidence du charme de la vie grouillante habituelle au Moyen Orient. Ne s’entendent pas ici, malgré la proximité, les dramatiques bruits de guerre des voisins irakiens…

AMMAN EST COMME un bel écrin indifférent, enchâssant dans l’ ordinaire du quotidien, celui qui nous rend tous sourds, ici comme ailleurs, les échos des explosions irakiennes tellement proches .Ces explosions où tout à coup toute l’horreur du monde est concentrée sur quelques mètre carrés, tuant ou Blessé Irakien à Ammandéchirant les corps ; elles éjectent les sujets de leur humanité, les tuent ou les réduisent au mieux en corps délabrés, broyés d’où « l’humain est alors parfois, au sens littéral méconnaissable, fantomatique !

C’EST EN PARTIE ici, à Amman que l’on tente de reconstruire ce qu’il reste de ces corps de survivants, d’écouter ces sujets dont la pensée est figée à l’inimaginable et l’impossible à dire. Certains d’entre eux sont arrivés avec le temps à apprivoiser le drame, les deuils, à composer avec ce réel, s’accrochant à ce reste, fragile souffle de vie, gardant l’espoir contre toute raisonnable espérance.

TOUT CES SURVIVANTS ont des histoires brûlantes, terrifiantes l’évènement, cette si mauvaise rencontre, cette bombe, dont le but est de tout détruire a dupé le jeu de la vie normale. Ils étaient riches ou pauvres ou autres, en quelques secondes ils sont survivants comme des cendres qui ne veulent pas s’éteindre tout à fait. C’est d’eux dont on parle à peine quand l’on entend quasi quotidiennement « une voiture piégée a fait à Bagdad ce matin 40 morts et 120 blessés » …une partie de ces « blessés » sont là, tragiquement là, après un temps plus ou moins long, ils sont étonnamment sans colère, juste là pour continuer un impraticable et improbable chemin. Je tenterai peut-être dans quelque temps, en les connaissant mieux,de parler d’eux ou plutôt de les laisser parler pour accompagner ce défi qui rendrait possible l’impossible …

Maryvonne psychiatre, Amman mars 2008