En route pour suivre une mission au Nord Kivu, avec Romain Gitenet, responsable de terrain
Le Kivu vous gagne ! Qu’il vous agace, vous séduise ou vous révolte, il ne cesse de stimuler vos sens et d’aiguiser vos émotions. Ici, pas d’interrogation quant à la pertinence des programmes et à la nécessité d’être présent dans les zones où nous sommes. Nyanzale, Rutshuru ou Kabizo sont des endroits où les populations exposées directement aux conflits vivent dans une extrême précarité. Elles ne peuvent plus, pour la plupart, avoir accès à leur champ ni à leur habitat, ce qui fragilise leurs organismes tandis que la pluie ne cesse de s’abattre sur la région. Les combats les repoussent sans cesse plus loin de la seule attache qu’elles ont au Kivu, à savoir leur maigre lopin de terre.
Nos équipes MSF vivent d’intenses périodes de mission, parsemées de frustration, de fierté, de moments de solidarité et d’éclats de rire nerveux si caractéristiques de ces situations de guerre où le rire est aussi une échappatoire à la pression quotidienne que l’on ressent. Vous en doutez ? Vous avez du mal à vous projeter dans la peau de ces équipes et d’imaginer leur environnement quotidien ? Laissez-moi donc vous aider. Vous êtes prêt ? Nous voilà partis ensemble pendant que
lques jours dans l’une des missions du nord Kivu.
Notre travail à Rutshuru et dans les environs
Nous voilà à Rutshuru, programme de plus de 200 employés avec une équipe de treize expatriés et cinq cadres congolais vivant ensemble dans la même maison. Je suis l’un de ces expatriés et ma fonction est responsable du programme à Rutshuru.
Aujord’hui, c’est une journée comme les autres. Le responsable de terrain (ou RT dans notre jargon) – c’est moi - part avec l’infirmière responsable des activités externes (activités médicales mobiles pour aller à la rencontre des populations) dans la zone enclavée de Rwanguba, secteur sous contrôle du CNDP (Congrès national pour la défense du peuple), le mouvement rebelle de Laurent Nkunda. Il est prévu d’y rester trois jours pour y faire des cliniques mobiles.
Pendant ce temps, le reste de l’équipe continue de travailler à l’hôpital de Rutshuru. Aujourd’hui, la pédiatrie déborde. Les enfants sont deux par lit avec leurs mamans respectives qui dorment à leur côté. La chirurgie, elle, sature. Nous n’avons beau faire que de la chirurgie d’urgence, nos deux blocs opératoires tournent à plein régime. Nos équipes réalisent en moyenne treize interventions chirurgicales par jour et le service post-opératoire n’arrive pas à contenir tous ces patients. A notre arrivée en 2005, l’hôpital avait une capacité d’à peine 100 lits que nous avons portée progressivement à 220 tandis qu’aujourd’hui il y a 280 patients hospitalisés.
L’équipe qui se rend dans la zone de Rwanguba est arrêtée au barrage militaire de Buraï. Les soldats gouvernementaux refusent de la laisser passer. Il faut une demi-heure de négociation et des coups de téléphone aux différents colonels pour enfin réussir à franchir la ligne de front. Les soldats en poste sont eux-mêmes surpris de voir que nous réussissons à passer là où personne n’est autorisé à se rendre. Le président de la République, Laurent Kabila, alui-même décrété la fermeture de cette zone à tous mouvements de véhicules et de personnes, ce qui provoque une carence en médicaments pour les populations enclavées.
Après cette première journée de consultations médicales, l’infirmière en charge des activités externes et le RT passent la nuit chez les pères.
Attaques et afflux de blessés à l’hôpital
Une nouvelle journée commence pour l’équipe. Il est temps de partir pour donner des consultations dans un autre centre de santé, proche de la ligne de front. En route, un commandant du CNDP nous interdit l’accès à la zone où nous devions aller travailler. « Il y a des déserteurs dans nos troupes et nous faisons des ratissages dans la zone, ce qui peut être dangereux pour vous ». La confidence nous surprend. Faute de choix, nous nous conformons à cette interdiction. Quelques heures plus tard, le CNDP lance une attaque massive sur la zone de Rutshuru. Elle vise principalement le camp militaire de Rumangabo et se propage à des zones limitrophes proches de Rutshuru. L’équipe MSF qui travaille dans l’hôpital général de référence de Rutshuru entend sans discontinuer les bombardements et voit bientôt arriver aux urgences un afflux massif de blessés. D’abord une quinzaine, tous militaires. Il est fréquent que ce soit les belligérants qui arrivent en premier à l’hôpital, car ilsdisposent d’une logistique que les civils n’ont pas.
En tant que RT, je dois rentrer sur Rutshuru pour rejoindre une équipe peu habituée à gérer des situations d’insécurité comme celle-ci. La route que l’on a prise à l’aller est bloquée par les combats. Je traverse alors la frontière ougandaise pour contourner la zone d’insécurité et rentrer au Congo par un autre poste douanier plus au nord. L’infirmière des activités externes, elle, reste dans la zone du CNDP pour continuer ses cliniques mobiles puisqu’elle se situe proche de la frontière et loin des zones de combats, ce qui est un avantage en cas d’évacuation précipitée.
A Rutshuru, c’est la débandade. Nous avons déjà une trentaine de blessés et l’équipe logistique monte des tentes dans l’hôpital pour accroître la capacité de triage des urgences et celle de l’hospitalisation. En milieu d’après-midi, nous avons dépassé les soixante blessés et en fin de journée près de 90. Les équipes MSF font preuve d’une solidarité exemplaire qui donne du cœur à l’ouvrage. Malgré la situation critique et les bombes qui retentissent au loin, les infirmiers, médecins, ambulanciers et chirurgiens/anesthésistes travaillent de concert, oubliant les petites tensions qu’il peut par moments y avoir entre services hospitaliers.
En l’espace de dix jours, nous atteindrons un chiffre de cent vingt blessés. Parmi eux, peu de civils bien qu’il semble certain qu’ils aient été touchés tant les bombardements aveugles qui ont suivi l’attaque du CNDP ont retenti sur les collines limitrophes. Que sont donc devenus ceux qui cultivaient leur champ et qui ont été surpris par les combats ? Nous avons bien soigné un garçon de 16 ans dont le bras a été broyé par l’explosion d’une bombe, un enfant de 4 ans dont une balle s’est logée dans l’avant bras ou une adolescente de 14 ans dont la mâchoire à été partiellement détruite par le tir d’une arme à feu. D’autres civils ont également afflué à l’hôpital. Mais combien sont morts car ils n’ont pu s’extraire par eux-mêmes de la zone de conflit ?
Si un répit relatif est ressenti à l’hôpital après que les combats se sont tus, l’équipe des activités externes est, elle, au four et au moulin. Les populations déplacées ont encore bougé vers de nouvelles zones et ont été rejointes par de nouveaux villageois fuyant les combats. Si les déplacés contractent des infections respiratoires et le paludisme, leurs enfants sont aussi exposés à la rougeole. Cette situation nous inquiète mais nous devons retarder une campagne de vaccination prévue avec les autorités médicales au vu de l’insécurité croissante qui pousse les populations à changer perpétuellement d’endroit. Et que dire du choléra qui s’étend là où les populations sont entassées ? Nous aménageons un nouveau centre de traitement du choléra (CTC) alors que nous recensons déjà 130 nouveaux patients contaminés par semaine sur la zone de Rutshuru et de Rubare.
Des militaires dans l’hôpital
Les combats ne se sont pas calmés longtemps. Ils reprennent déjà. Tongo est la cible de bombardements pendant deux jours. Tongo est situé sur une colline à l’ouest de Rutshuru, on l’aperçoit de l’hôpital. L’équipe MSF qui avait évacué Kabizo (juste à côté) continue de s’y rendre depuis Goma pour y faire des cliniques mobiles. Aujourd’hui, elle ne pourra pas passer. Un tonnerre continu d’explosions se fait entendre. Le colonel en charge de la 6ème brigade des forces armées congolaises stationnées à Rutshuru est grièvement blessé et il est transféré avec son escorte dans notre hôpital. L’équipe chirurgicale l’opère. Dès lors, l’hôpital a fort à faire pour que l’hôpital ne devienne pas un lieu de casernement, ni un hall de gare, mais conserve son espace humanitaire. Si les équipes MSF arrivent à interdire le port d’armes dans l’hôpital, en revanche, il est difficile de filtrer toutes les visites et de nombreux militaires sillonnent l’enceinte médicale. Des soldats spécialisés dans les renseignements tentent d’identifier d’hypothétiques « infiltrés » dans le personnel MSF de l’hôpital qui pourraient en vouloir à la sécurité de leur colonel.
L’ambiance est tendue. L’un de nos patients blessé par balle à la main est arrêté car il est suspecté d’être membre du CNDP. Le RT fait pression sur l’armée pour récupérer le patient à l’hôpital car son état de santé exigeait la poursuite de ses soins. Au terme de négociations difficiles, le patient est libéré. Une radio révèle alors qu’il a six côtes fracturées. Le RT contacte le CICR (Comité international de la Croix Rouge) qui rend visite au patient et reprend son dossier en main.
Quant au colonel, une fois son état stabilisé, nous parvenons à le transférer à l’hôpital militaire de Goma. A partir de ce moment-là, nous réussirons à reprendre le contrôle total de l’hôpital et à exclure de l’enceinte les hommes en uniforme ne faisant pas l’objet de soins médicaux.
Quand l’équipe raconte le soir des histoires drôles
Mais au cœur de cette réalité, il y a aussi une vie d’équipe MSF qui mériterait par moment d’être filmée tant elle peut paraître surréaliste. Il y a des soirées improvisées où, pour évacuer l’émotion accumulée, nous organisons un barbecue sur un fût métallique coupé en deux. La musique bat son plein et les bouteilles de bières locales sont sorties. Certains dansent et d’autres rient. On se remémore les épisodes des journées précédentes qui se sont bien finies et on les tourne en dérision pour mieux relativiser notre existence improbable.
On ressort ainsi l’histoire de cet infirmier qui habite dans la zone sous contrôle du CNDP et qui est informé, par son frère (son frère étant un employé de MSF en charge de la radio), de l’ouverture d’un nouveau poste dans notre hôpital. Il quitte donc son village, traverse la ligne de front à travers la forêt et vient nous remettre son dossier de candidature. Il passe la nuit chez son frère mais des militaires viennent les arrêter tous les deux. C’est quelqu’un du quartier qui, voyant que le nouvel arrivant ressemble à un Tutsi (il est longiligne), le dénonce. Le RT de MSF apprend au matin l’arrestation du radio opérateur et de son frère et se rend à la prison pour entamer un nouveau bras de fer en vue de les faire libérer.
Lorsqu’il obtient gain de cause et qu’il récupère les deux prisonniers, il les conduit à l’hôpital pour y faire des certificats médicaux mettant en évidence que les deux hommes ont été tabassés pendant leur détention. Là, des militaires veulent à nouveau arrêter le frère de notre radio opérateur. Le RT bouillonne et pique une colère sur les militaires qu’il chasse de l’hôpital. Dans le même temps, les deux personnes inquiétées sont envoyées dans le bureau MSF où elles seront en sécurité.
C’est à ce moment de l’histoire, quand ils arrivent tous deux au bureau MSF, qu’un électricien congolais qui répare le circuit électrique a un comportement imprudent. Il montre à tout le monde n fil électrique qu’il ne faut pas toucher. « Méfiez-vous, dit-il, il y a de l’électricité dedans ». Puis, il le prend dans la main, le porte à sa bouche pour le dénuder en croquant dedans. Inévitablement, il reçoit une décharge électrique, s’écroule inanimé sur le sol et s’ouvre l’arcade sourcilière. Le logisticien qui se trouve à ses côtés cherche un personnel médical pour ranimer l’électricien. Mais tous nos employés sont occupés à l’hôpital avec l’afflux de blessés. Il repère alors le frère de notre radio opérateur qui était venu déposer sa candidature et l’amène dans la pièce où a eu lieu l’accident.
Il entre juste à temps pour arrêter la femme de ménage qui jette des seaux d’eau sur la personne inanimée alors que le fil électrique traîne par terre à ses côtés. Finalement, l’électricien est ranimé et transféré à l’hôpital où il se rétablira très rapidement. Lors de la soirée, le logisticien et le RT racontent l’histoire au reste de l’équipe. Ils ajoutent qu’ils sont aller voir l’électricien sur son lit d’hôpital et lui ont demandé :
- « Tu te rappelles ce qui t’est arrivé ? »
- « Oui ».
- « Mais pourquoi tu as fait ça ? »
- « Je crois que j’ai négligé le courant »
Eclat de rires dans l’assistance. Il a « négligé le courant » !
Et l’infirmière expatriée de nous raconter qu’elle a donné une part de gâteau à une employée congolaise de l’hôpital. Mais sa collègue le fait tomber par terre. Alors elle le ramasse et le porte à sa bouche en disant : « chez nous, les microbes sont distraits ».
Nouvel éclat de rires. Et chacun enchaîne avec des histoires « congolaises » où les expressions croustillantes nous font rire, certainement en partie pour dédramatiser ce que l’on vit dans ces contextes de guerre. Un autre nous parle d’un médecin qui regarde d’un peu trop près une infirmière qu’il semble convoiter. Il nous dit qu’il y a « baleine qui respire », comme on aurait dit en France qu’il y a « anguille sous roche ».
La bière, la musique, l’envie de décompresser, favorisent ces soirées où un rien nous fait rire, un bon remède pour mieux recharger nos batteries et ré-attaquer les journées à venir.
Seule une partie de l’équipe chirurgicale et un médecin urgentiste de garde à l’hôpital ne participent pas toujours à ces moments improvisés, à ces rituels où, avant d’aller se coucher, tout le monde se retrouve à peu près à la même heure au clair de lune à se laver les dents côte à côte. Ils ne sont pas pour autant exclus de l’équipe, mais, de part la contrainte de leurs horaires, ils participent seulement par intermittence à ces moments de détente.
Rutshuru est un programme où se mêlent passions et frustrations. Où l’équipe vit à 100 à l’heure si bien qu’elle a rarement l’occasion de s’extraire de cette course folle pour observer le travail accompli. Le RT, lui, endosse entre autres le rôle d’observateur et de régulateur. Il suit avec intérêt la situation contextuelle tandis que les autres peuvent s’adonner pleinement à leur travail médical. L’équipe est certes fatiguée, émotionnellement sollicitée, mais quand on l’interroge, elle dit que pour rien au monde elle ne troquerait sa place avec d’autres personnes.
Romain Gitenet
PS. Depuis, la ville de Rutshuru est tombée aux mains des rebelles du CNDP. Pendant les combats, l’équipe MSF a été réduite à l’équipe chirurgicale et à celle des urgences médicales, pour ce qui est des expatriés. Mais MSF n’a pas cessé de travailler à l’hôpital alors que les bombardements se poursuivaient en ville et que les blessés affluaient aux urgences. Le calme est maintenant revenu à Rutshuru, mais la situation reste instable.

